« The War of the Ninepenny Kings? » asked Hyle Hunt.
« So they called it, though I never saw a king, nor earned a penny. It was a war, though. That it was. »
« La guerre des Rois à Neuf Sous ? » demanda Hyle Hunt.
« Ils l’appelaient ainsi, bien que j’y n’aie jamais vu un roi, ni gagné un sou. C’était une guerre néanmoins. Ça, ça l’était. »
George Martin, A Feast for Crows.
George R.R. Martin n’a jamais caché qu’il s’était inspiré pour écrire A Song of Ice & Fire des grands auteurs du fantastique que sont Tolkien, Leiber ou Vance, de l’histoire de la Guerre des Deux Roses ou des Tudors, du matériau des Rois Maudits de Druon et du sens du tragique de Shakespeare. De même qu’il n’a jamais nié l’influence décisive qu’un Stan Lee ou un Robert Howard ont exercé sur lui.
Cependant, une intéressante interview publiée le 18 août 2019 par le Guardian apparaît préciser ce qui constitue son apport personnel le plus particulier en même temps que délibéré.
Le célèbre écrivain-scénariste-producteur-diffuseur y explique d’abord au journaliste que la fin de la série télévisuelle Game of Thrones le soulage et lui permet de retrouver (parfois) un rythme de trois à quatre pages d’écriture par jour, ce qui représente beaucoup pour lui (ajoutons : comme pour tout écrivain professionnel ambitionnant une certaine qualité). L’interview aborde ensuite les réactions du public que peuvent susciter le sort parfois étonnant que l’auteur réserve aux protagonistes de sa saga. Martin s’en réjouit, quelles que soient le sens de ces réactions, parce que, selon lui, si la mort d’un personnage indiffère le spectateur, alors l’auteur a quelque part échoué. Il a évidemment raison, comme avant lui Céline : « Au commencement était le Verbe ? Non ! Au commencement était l’émotion. » (Louis-Ferdinand Céline vous parle, 1957).
A la fin de l’article, le journaliste lui propose de mentionner une scène favorite de son oeuvre, une dont il aurait senti au moment de l’écrire qu’elle toucherait juste, pensant par exemple au Red Wedding ou à la mort de Ned Stark. A son étonnement Martin finit par citer, après un long silence et sans préciser davantage, le discours fait par un septon à Brienne de Tarth à propos des hommes brisés et de comment ils le deviennent, indiquant qu’il s’est toujours trouvé assez content de l’avoir écrit.
Sacré George Martin ! Toujours l’air de ne pas y toucher…
Il s’agit plus précisément du discours tenu par le septon Meribald 1 à Brienne de Tarth et Podrick Payne dans « A Feast for Crows ». On peut le trouver ici en version anglaise. C’est un magnifique morceau qui exemplifie l’apport particulier de Martin à la littérature fantastique. Qu’il le cite pour favori montre combien le choix de cet apport est délibéré et même cadre son oeuvre, ainsi que l’illustre d’ailleurs la fin de la saga télévisuelle.

Ce passage raconte, par la voix de Meribald, comment ces hommes, toujours du (petit) peuple, mal vêtus et pauvrement armés, parce qu’ils ont un frère, un ami, un fils, ont dû ou voulu suivre l’armée de tel seigneur au combat, rêvant alors de gloire et de richesse. Puis ils découvrent la bataille, à une, deux, ou cent reprises.
Ils reçoivent une blessure et avant qu’elle soit guérie une autre. Il n’y a jamais assez à manger, leurs chaussures tombent en pièces à force de marches, leurs vêtements pourrissent et se déchirent et la moitié d’entre eux chient dans leurs culottes parce qu’ils ont bu de l’eau sale. S’ils veulent de nouvelles bottes ou un manteau plus chaud ou peut-être un bassinet rouillé, ils doivent le prendre à un cadavre et avant longtemps ils voleront aussi les vivants, petites gens des contrées où ils combattent, semblables aux hommes qu’ils furent. Ils massacrent leurs moutons, volent leur poulets et ne sont souvent pas loin d’enlever aussi leurs filles.
Et un jour ils regardent autour d’eux et réalisent que tous leurs amis et tous ceux qu’ils ont connus sont partis et qu’ils se battent aux côtés d’étrangers sous une bannière qu’ils peinent à reconnaître. Ils ne savent ni où ils sont ni comment rentrer chez eux, le seigneur pour lequel ils combattent ne connaît pas leur nom et le voilà qui arrive en leur gueulant de former la ligne et alors les chevaliers, hommes d’acier sans visage, fondent sur eux, chargeant dans un tonnerre qui semble emplir le monde…
Et l’homme se brise.
Il se retourne et cours, ou bien rampe après la bataille sur les cadavres, ou bien se défile dans la nuit noire, et il trouve quelque part où se cacher. Toute pensée d’un chez lui a désormais disparu ; rois et seigneurs signifient bien moins qu’un gigot de viande avariée qui lui permettra de vivre encore un jour, ou qu’une outre de mauvais vin où il noiera ses peurs pendant quelques heures. L’homme brisé vit au jour le jour, d’un repas à l’autre, en bête plutôt qu’en homme.
Que Martin ait une prédilection pour ce passage, que j’ai partiellement résumé et traduit, en dit long. Ici les notions de héros ou d’anti-héros, de méchant ou de gentil, n’ont pas cours ; prévaut la simple horreur de la réalité de la guerre (plusieurs fois remarquablement illustrée dans la série télévisuelle, notamment par la Bataille des Bâtards). L’homme brisé est le lot du commun des mortels qui aura survécu à la guerre, le sort qui attendrait la quasi-totalité des lecteurs de Song of Ice & Fire s’ils se retrouvaient à combattre en Westeros aux côtés d’un Jaime, d’un Stannis ou d’une Daenerys.
La préférence de Martin signifie que là est son premier et plus cher message. Ce que les plus fameux auteurs tels Tolkien, Moorcock, Leiber, Zelazny, Silverberg, Le Guin et même Donaldson ne montrent pas ou si peu, consacrés qu’ils sont à leurs héros ou anti-héros. A cet égard, Martin s’avère beaucoup plus proche de certains grands écrivains de la science-fiction : d’un Dick, d’un Spinrad, d’un Brunner, d’un Varley, grinçants interprètes des réalités humaines, que de la plupart des auteurs canoniques de l’heroïc-fantasy. Admirer Tolkien ou Howard ne l’a pas empêché de porter sur ce genre le regard d’un Truman Capote ou d’un Tom Wolfe. Martin adore Stan Lee mais ne néglige pas ce qu’un Alan Moore dévoile des concepts qu’il utilise.
Peu d’auteurs ont à ce point perçu en quoi les Eddas, Nibelungen et autres Kalevala avaient besoin sinon d’un contrepied du moins d’un complément et réussi à trouver comment l’apporter. Son passage favori dans le Seigneur des Anneaux se trouve à l’extrême fin, lorsque les quatre hobbits qui ont composé la Fraternité de l’Anneau reviennent dans la Comté pour la découvrir en grand désordre sous la coupe de bandits menés par le propre cousin de Frodo qui a profité de l’absence des héros. Car oui, Tolkien a alors osé peindre ce retour à l’ordinaire de la condition sociale, il a osé déchirer le voile de ravissement dont Galadriel ou Aragorn nous avaient enveloppés. La société idéale et paisible des inoffensifs hobbits, ce modèle pour contes d’enfants subissant le même sort qu’un quartier de « banlieue difficile » ? Après avoir héroïquement jeté l’anneau sur les hauteurs du Thandorogrim, ce qui reste dans les vallées est l’ordinaire bordel à administrer : il y faut d’autres talents, pas forcément moindres, que ceux d’un Gimli ou d’un Legolas. Frodo n’y tiendra pas deux ans. Ses blessures inguérissables sont certes celles de l’Anneau, mais elles sont aussi, et à mon sens surtout, celles de la nostalgie de l’épopée, du temps où Gandalf plutôt que le facteur frappait à sa porte, quand il était si simple de choisir entre le bien et le mal. Au final, Tolkien enfonce le clou : Frodo, Mithrandir et les derniers elfes sont partis et au bout du bout du conte, celui qui reste, c’est Sam, certainement le plus martinien des héros de la Fraternité.

Des créateurs de mondes fabuleux, des narrateurs d’histoires passionnantes, des peintres minutieux de personnalités formidables, il y en a, il y en a eu, il y en aura ; Martin sait admirablement faire tout cela comme d’y ajouter des dialogues étincelants. Sa capacité à réaliser la synthèse de différentes approches du monde, aussi bien historiques que fantastiques, est au coeur de son talent.
Mais son avancée majeure consiste sans doute dans un choix opéré dès 1991 d’apporter à l’heroïc-fantasy une vérité l’éloignant de ses usuelles prémisses poétiques ou fantastiques afin de la ramener vers la condition humaine en ce qu’elle de matérielle et de mortelle, vers l’ordinaire du mal et de la souffrance – et il me semble d’ailleurs aussi qu’un Jaworski a retenu la leçon de cette approche. A l’instar d’un Tchekhov ou d’un Zola, Martin s’avère, au fond, un moraliste.
A quoi il prend pour moyen le malheur que fabrique et recèle la jolie appellation de « jeu des trônes ». Le sort de ceux qui paient de leur destin, de leurs récoltes, de leurs familles, de leurs vies brisées ou de leurs vies tout court le véritable prix des rêves Targaryens ou Lannisters imprègne depuis le début sa saga littéraire et c’est ce qui la rend si unique. Ce message est porté à différentes reprises et sous différents aspects, par exemple par Mirri Maz Durr, par le High Sparrow, par le voyage de Tyrion en Essos. Les paroles de Meribald pourraient être placées dans la bouche de Davos Seaworth, Tyrion Lannister, ou même Samwell Tarly, personnages favoris de l’auteur et de ses plus réussis.
Et ces humbles, ces brisés, il les venge. Ceux qui croient pouvoir dominer le destin, par droit de naissance ou habileté ou force, les Rob Stark, Tywin Lannister, Stannis Baratheon, Petyr Baelish, Khal Drogo seront aussi impitoyablement broyés que ceux qui n’ont d’autre choix que de le subir. Le sort de Jon « You Know Nothing » Snow, le plus pur de ses grands héros, est inverse de celui d’Aragorn : il retourne parmi ceux auxquels il appartient non par le sang mais par la seule vérité qui vaille : celle de la vie, laissant derrière lui ses statuts de Targaryen ou de Roi du Nord pour retrouver les Wildlings qui l’aiment et qu’il aime, où il connut Ygritte, et chez qui liberté, égalité, fraternité sont autant de réalités naturelles. Rien ne me semble plus grandir George Martin que ce destin des humbles qu’il a choisi d’éclairer ainsi dans son oeuvre.

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1 — Dans la série, le septon Meribald est remplacé par le septon Ray, joué par l’excellent Ian Mac Shane, qui découvre Sandor Clegane, laissé pour mort après son combat contre Brienne of Tarth (au sein de l’une des plus fortes divergences entre la série et l’oeuvre littéraire, du moins au jour où ceci est écrit). Son discours étant adressé au Hound et contraint par les règles du dialogue, il s’avère bien moins percutant que celui du roman. ↑