Les Carrion Crawlers de Gary Gygax

1 août 2016 par Kazz → Non classé

Carrion Crawler“As you may have heard, Gygax Magazine has been in a trademark dispute, which we’re glad to have settled. However, Luke & Ernie Gygax have decided to withdraw for business reasons. We’re all still good friends and support each other, but as a result, we’ve decided that we will no longer publish Gygax Magazine. Without any Gygaxes involved, it wouldn’t be right to continue it. This was a very difficult decision, and we’re so sorry to have to see it end. But there’s good news, too. We’ve got great new products coming out in 2016, and I’m very excited about what the coming year looks like.” – Jayson Elliot, TSR Games

Faut-il rappeler à ces gens que le nombre de Gygaxiens survivants permettra bientôt de tenir leur convention dans une cabine téléphonique ? Non, mais, sérieusement : ces mecs s’en rendent-ils seulement compte ?
A peu près personne ne sait qui est Gygax aujourd’hui. Tout le monde – enfin, tous ceux qui ont au moins une fois tâté d’un jeu vaguement prétendu de rôle sur smartphone – sait ce que signifie hit points ; mais personne ne sait qui a inventé les concepts consubstantiels à tout jeu de rôle, dans l’acception la plus large du terme, et même largement au-delà. Les journalistes citent D&D comme s’il s’agissait d’une invention sui generis, ou commanditée par le proprio qui encaisse les ventes, ou encore qui serait l’oeuvre des derniers designers chargés de ravaler une façade qui a dépassé le demi-siècle dans la plus totale indifférence.

Toute la bêtise ayant abouti à cet obscurantisme tient dans ce communiqué lamentable au sujet des fils de Gygax, les mêmes avec lesquels il a playtesté les tout premiers Dungeons & Dragons, parce qu’ils s’engueulent avec la Veuve Gygax qui n’est pas, je crois, leur maman.
Franchement les mecs et la veuve : minables. Je ne veux pas savoir qui a tort ou raison dans cette affaire. Je me fous complètement qu’un magazine porte ce patronyme – et pourtant on aura réussi à débaucher le grand Denis Beauvais pour améliorer la couverture du dernier numéro d’un opuscule qui espérait sans doute atteindre ainsi la diffusion de la Gazette des Boulistes du Maine et Loire. Car le seul fait de se disputer sur les décombres du nom Gygax renvoie ses héritiers à leur navrante condition de sous-kobolds.C’est de cela aussi qu’a défuncté le jeu de rôle classique : l’hypertrophie des egos, la focalisation sur me myself & my royalties, l’abrupt escalier de la réalité que de merveilleux joueurs descendaient pour devenir de piètres affairistes. Gygax était un manager moyen, au mieux ; ce n’est pas parce qu’on a inventé D&D qu’on sait forcément gouverner une boîte qui était alors florissante. Pire, il ne savait pas s’entourer. Je puis en témoigner directement pour avoir connu, un tout petit peu, quelques membres de la cour de Sa Majesté Gary Ier aux temps de sa splendeur. En quelques années il se brouillera avec Dave Cook qu’il détestera jusqu’à la fin, ou avec Lawrence Schick et là on parle quand même de mecs capables de créer A1: Slave Pits of the Undercity, I1: Dwellers of the Forbidden City, S2: White Plume Mountain et qui connaîtront par la suite de belles carrières dans le jeu de rôle ou vidéo.

Mais c’est dès le début que le ver est dans le fruit. Gygax n’est que le co-inventeur de D&D ; même si l’autre, Dave Arneson, n’est pas gérable, même si le boulot de Gygax dans AD&D est énorme, il reste que le système et ses concepts fondamentaux sont l’œuvre des deux ; alors un divorce si rapide, en quelques années, aggravé jusqu’au procès, aggravé au point que le nom d’Arneson disparaisse des radars de TSR dès la parution d’AD&D, aggravé jusqu’à la récupération sans vergogne des noms de Blackmoor ou du Duché de Ten par TSR est un bien mauvais augure que la suite confirmera. Après Arneson et comme Arneson, Gygax en prendra plein dans la gueule et il ne l’aura pas volé.Néanmoins j’évoque là la décennie 1978-1988. On est en 2016. Réduire aujourd’hui l’héritage de Gygax à des querelles de droits d’auteur, celles-là même qui ont abouti à l’effondrement de TSR sous la présidence de la peu regrettée Lorraine Williams après que le camarade Ernest Gary ait perdu jusqu’au droit d’utiliser les noms de Castle Greyhawk, Mordenkainen ou Tenser, montre combien l’invention a dépassé non seulement l’inventeur mais encore ses enfants. Intellectuellement, ces derniers en sont restés à l’Atari 64 dans le monde de l’iPhone 7.

On peut pardonner à E.G. Gygax de n’avoir jamais eu le culot ni l’intelligence de rendre public le vrai Castle Greyhawk. On peut regretter qu’il n’ait jamais su surmonter la mêlée des bassesses malgré de cinglantes leçons. On peut déplorer qu’il ait continué de tenter de réinventer la roue qu’il avait déjà inventée, accolant son nom à des systèmes de jeu dont le seul titre suffit à illustrer la faiblesse : Lejendary Adventures, oui, avec la faute, ou Castles & Crusades (et pourquoi pas Erynies & Effreeti tant qu’on y est ?). Bref, de 1988 à 2008 il n’est en général sorti que par le bas du merdier dans lequel il s’était mis. Certes il n’est pas le premier et personne ne lui jettera la pierre. Mais le fait est qu’en se dissociant de sa création, Gygax trop longtemps et trop profondément perdu l’autorité morale qu’il aurait pu et même dû exercer. Il reste un Steve Wozniak qui s’est pris pour Steve Jobs.

Cependant, à compter de 2002, soit dans les 6-7 dernières années de sa vie, Gary Gygax était enfin devenu cette figure de sage patriarche dont il n’aurait jamais dû s’éloigner. Il a retrouvé cette autorité morale perdue en l’exerçant simplement et sans grand bruit, assez humblement même, avec justesse et sagacité, dans les nombreuses réponses qu’il a fourni, gratuitement, parfois quotidiennement, sur les forums web d’E.N. World, et en partageant enfin avec tous ce grand plaisir annexe au jeu de rôle, ce superflu tellement indispensable, qui consiste à en parler. Les réponses de Gygax sur internet demeurent une superbe mine de sagesse et de bon sens en matière de JdR dont j’ai récupéré quelques citations que je livre ici. Elles ne rendent que plus minuscules les Luke, Ernest Jr. et autres Madame Veuve.

Tout le monde devrait savoir qui est Gygax, ne serait-ce que pour essayer de comprendre ce qu’un des rares vrais génies du ludisme avait lui-même compris. Or, pour le grand public, ce nom n’est pas significativement plus célèbre que celui de Darrow ; je parierais pourtant volontiers qu’à chaque instant sur cette Terre se jouent bien plus de parties de jeu de rôle, de table ou sur ordinateur, que de Monopoly.


Le Carrion Crawler (‘chenille à charogne’) est une créature inventée par Gygax dès l’OD&D en 1975, l’une des plus anciennes du jeu. Ce mille-pattes géant d’environ 1m de long et doté de 8 tentacules paralysants (dans la version originale) habite sous terre où il se nourrit principalement de charognes. Ce monstre a été repris dans toutes les versions (ou « éditions ») parues depuis sa création.

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