HISTOIRE DE TARANTIS (suite)
De façon générale, on pourra utilement se reporter aux pages suivantes :
Le Tangut : présentation générale , Territoires du Tangut et Cartes
Histoire du Tangut – 1 : l’antiquité et le pré-empire , Histoire du Tangut – 2 : de la naissance à l’apogée de l’empire , Histoire du Tangut – 3 : la chute de l’empire , Histoire du Tangut – 4 : La restauration de Wohrm et la Croisade de Stephen
Tarantis – 1 : Présentation, origines, période impériale , Tarantis – 3 : la maison Pashavun , Tarantis – 4 : règnes récents et actuel


En 4770 il y a longtemps que Jaros Ziriakos et Hyvor Kostonar sont morts. Beluor a démissionné de ses fonctions auxquelles il estimait ne plus pouvoir prétendre qu’en raison de la longévité conférée par son sang elfe ; il vit, tel un sage, entouré d’élèves et d’esclaves dans sa magnifique villa ouvrant sur la mer. C’est là qu’il est assassiné le 23 Gemini, peu avant l’aube.
Cet assassinat donne le signal d’un coup d’état dont la cheville ouvrière est un certain Glendower Beru-Sebeta mais dont les forces profondes viennent des « terriens » de Tarantine : paysans, agriculteurs, forestiers, mineurs, seigneurs et potentats locaux attachés à leurs terres et forêts qui se sentent abandonnés à eux-mêmes face aux coups de mains de pillards karzuluns, aux raids d’humanoïdes, aux razzias de pirates. Ils regrettent les temps de l’Empire dont les baillis veillaient sur la sécurité des territoires. Ils veulent un pouvoir fort, un homme capable de balayer ce Grand’Conseil d’oligarques citadins qui paraissent uniquement occupés à s’en mettre plein les poches.
Glendower est le second fils de Nefer Beru-Sebeta, Grand’Conseiller bien connu et fort estimé mais qui a fait de mauvaises affaires et dont la maison est considérée sur le déclin. Son second fils a donc dû devenir ingénieur en architecture civile et militaire défensive après de brillantes études au White Keep de Valon afin de gagner sa vie en louant ses services à des seigneurs et propriétaires locaux. A quarante ans, il a traversé vingt fois toute la Tarentine. Il en connaît tous les villages, castels, domaines. Il sent depuis longtemps le mécontentement des « terriens » monter graduellement, sourdement et lourdement.
Quelques années plus tôt il fut appelé par les Scarlet Monks de l’île de Shillelah pour restaurer leur monastère et noua à cette occasion une excellente relation avec eux. Par leur entremise il entra en rapports avec le Third Coil, une organisation de yuan-tis des jungles d’ébène (situées sur le continent, face à Moonstone Isle) dont les esclaves fournissaient du tang aux marchands tarantins. Avec eux, il prépare soigneusement son coup d’Etat, qu’il va parfaitement exécuter.
Cachés dans des navires ancrés dans le port de Tarantis, yuan-tis et scarlet monks investissent la ville à l’aube du 23 Gemini et massacrent méthodiquement tous les membres du Grand’Conseil, dont Glendower leur a donné les adresses obtenues grâce à son père, y compris toute la famille Beru-Sebeta, sacrifiée par Glendower en gage de sa dévotion à la nouvelle cause.
Glendower the Builder
Glendower fait aussitôt ouvrir la ville à des milices de paysans qui le proclament roi de Tarantis par acclamations, c’est à dire par agora spontanée, aussitôt reconnue par plusieurs clergés au premier rang desquels ceux de Set et de Hadès qui parviennent à convaincre celui de Frigga. Le Grand’ Conseil cesse d’exister et avec lui les potentats certes ploutocrates mais qui firent aussi l’indépendance tarentine. Les familles des anciens oligarques sont pourchassées et doivent prêter allégeance au monarque assisté de soupçonneux monks et yuan-tis. La terreur s’installe pour près de cinq ans.
Les premiers bilans s’avèrent négatifs. Le commerce s’est effondré. Les pirates font désormais escale à Shillelah pour le plus grand bénéfice des scarlet monks. Les forces militaires de la ville étant envoyées dans les territoires pour les protéger, surveiller et au besoin nettoyer, ce sont les yuan-tis qui détiennent le véritable pouvoir dans la ville dont les marchands et artisans se sont enfuis. Mais peu importe à Glendower qui a et poursuit des idées bien précises.
Il fait raser la moitié de la ville pour la reconstruire selon un schéma d’urbanisme qu’il a lui-même conçu et dessiné et qu’il veut simplifié, aéré et organisé autour d’une dizaine d’avenues et d’un marché central, avec un quartier des temples et un grand port situé hors les murs. Il dessine aussi les plans d’un vaste palais – cité administrative, qui occupe le septième de sa superficie. Et pour permettre ces constructions, il lève de lourds impôts qui, grâce aux yuan-tis, conduisent en esclavage ceux qui ne le paient pas.
Glendower sait qu’il est de facto l’otage des yuan-tis du Third Coil qui se comportent en arrogants supérieurs dans sa propre capitale, où ils sont autant haïs que redoutés. Toutefois, il sait aussi que dans le territoire, sa popularité est immense. L’envoi de troupes royales permet d’éradiquer les nombreuses séquelles des monstres de la All Wizard’s War ou des Seconds Héritiers qui infestaient encore la région. Des militaires encadrent et protègent les infrastructures routières, fluviales, portuaires, assurant la sécurité du commerce et des productions locales. L’affaiblissement du commerce maritime renchérit le prix des denrées, ce qui fait la prospérité des paysans et propriétaires fonciers, des forestiers, des mineurs.
Le roi a conscience d’oeuvrer pour le peuple de tout son royaume et non au profit de sa seule capitale, et pour l’avenir plutôt que pour le présent. Ses mémoires, rédigées dans les dernières années de son règne, montrent un monarque tenace et visionnaire, qui vit au milieu de chantiers, entourés de serviteurs mais dépourvu d’amis, et qui ne se fait guère d’illusions sur son propre destin. Mais, appuyé sur de fidèles scarlet monks, ce bourreau de travail parvient quand même à faire perdurer son règne pendant vingt-deux années qui fondent la Tarantis moderne. Encore aujourd’hui, la ville correspond quasi exactement aux plans dessinés par Glendower the Builder. Il fait paver les avenues, il désigne les emplacements des temples, il édifie les murailles qu’il garnit d’engins défensifs, il prévoit le « double port » de Tarantis, dont les môles sont délibérément peu nombreux afin de faciliter le contrôle des navires qui sont sinon obligés d’attendre dans la partie profonde du port.

Mais ce qui permettra cela est alors considéré comme impopulaire et dictatorial. Pour quasiment tous les habitants de cette capitale qu’il transforme profondément, Glendower n’est qu’un tyran qui épuise son peuple pour ses joujoux architecturaux. En 4792, il est assassiné lors de la révolte menée par Daos-Neraven, guerrier brutal adepte des puissances infernales.
Daos-Neraven the Great
Daos-Neraven, excellent guerrier devenu chef d’une troupe de mercenaires, se fait une popularité en proclamant ouverte la chasse aux yuan-tis. Quatre jours d’affrontements sanglants permettent d’éradiquer le Third Coil et de déposer un Glendower que l’on a fait passer pour leur fantoche et dont la famille est promptement éradiquée dans son palais toujours en construction.
Daos-Neraven s’autoproclame roi et « The Great ». Il est bien décidé à faire primer l’État sur les marchands et crée pour ce faire une police politique secrète avec l’aide les yuan-tis survivants qui acceptent de se rallier au dieu Set, leur véritable créateur.
Cette police, les Cobras, est aussitôt employée à éviter le soulèvement des provinces de Jarmeer et Ganzir-Galad, où le défunt monarque était immensément populaire. Pour garantir à la fois la sécurité du royaume et ses finances, Daos-Neraven entreprend de créer une force militaire en recourant à de grandes compagnies de mercenaires contractuelles que le monarque peut nommer et révoquer comme bon lui semble. A cet effet, il maintient les taxes sur les marchands qui espéraient au contraire un allègement fiscal consécutif à un arrêt des travaux imposés par Glendower.
Friand de spectacles de combats, le nouveau roi instaure les « jeux » de l’Arène tout en décidant que celle-ci restera une structure en bois édifiée hors les murs, à l’est de la cité, afin d’éviter d’y introduire de redoutables combattants. Moyennant quoi Daos-Neraven se fait appeler le Grand ou Père du royaume tout en se pavanant dans les rues de Tarantis entouré des plus récents vainqueurs de l’Arène.
Plus guerrier que stratège, il essaie de s’inspirer voire de reprendre la politique de son prédécesseur consistant à s’appuyer sur des campagnes protégées et sur la taxation des commerces. Hélas, il n’y a plus grand chose à taxer : vingt ans de règne de Glendower ont saccagé une économie qui va devenir le grand problème de Daos-Neraven. La place de Tarantis dans le commerce international, déjà mise à mal par Glendower, achève d’imploser sous Daos-Neraven, ce dont des rivales comme Rallu, Starstone, Valon profitent largement. La marine de guerre tarantine demeure redoutable mais elle n’a plus grand-chose à protéger car sa flotte marchande s’emploie à relier d’autres ports que le sien. Les commerçants, ruinés, n’ont plus de quoi acheter, les armateurs n’ont plus de cargaisons à expédier ; une déflation s’installe qui fait la fortune des rentiers et possédants mais le malheur des producteurs et négociants.
Du coup, la couronne tarantine n’a plus les moyens de poursuivre les grands travaux voulus par Glendower, notamment l’édification du palais et du port. La ville perd un quart de ses habitants, les maisons sont à vendre, les deux tiers des emplacements commerciaux et du bazar sont vacants. Le contraste est fort avec des campagnes prospères où la nourriture abonde et qui sont régulièrement patrouillées par les mercenaires royaux qui les protègent de tous dangers avec l’argent des citadins.
En dix ans, Daos-Neraven a perdu tout soutien populaire dans une ville où ses amitiés avec les gladiateurs ne donnent plus lieu qu’à de désobligeantes allusions. Il a engendré une dizaine de bâtards mais aucun fils légitime, ayant toujours refusé de se marier. En 4813 il prend la décision d’adopter un certain Oswaldo dit the Rash, qu’il prétend neveu de Glendower Beru-Sebeta, et désigne pour héritier. Oswaldo est en réalité un des gladiateurs de l’Arène, au physique particulièrement avenant, qui séduisit et devint l’amant d’une bâtarde du roi : Chlasmydia. Les malveillants affirment qu’il doit son adoption à son talent pour passer des bras de la fille à ceux du père.
Moins de deux ans plus tard, Daos-Neraven meurt dans des conditions assez mal connues, officiellement d’une attaque au cerveau après un repas trop bien arrosé. Oswaldo et Chlasmydia lui succèdent donc en 4815.
Oswaldo the Rash
Violent et capricieux, le bel Oswaldo est bien avant son avènement détesté de la population. Il ne gouverne que grâce à l’appui des mercenaires recrutés par son père adoptif. Mais Chlasmydia a, elle, la loyauté des Cobras, qui lui relatent le mécontentement grandissant des citadins, l’impopularité aussi aigue que constante du roi, la probable résurgence d’un parti républicain. La reine comprend que la royauté ne tiendra qu’à condition de ramener la prospérité.
Cependant, le couple royal est rapidement désuni, les orgies du bel Oswaldo étant réputées. En 4819, après quatre ans de vaines tentatives pour amener son époux à s’occuper de son royaume, Chlasmydia le fait empoisonner par les Cobras et gouverne en régente de son fils unique, du moins le seul dont la postérité ait connaissance : Ryob’l, dit the Red à cause de son intérêt envers les scarlet monks. Cet intérêt s’accroît au point que l’adolescent Ryob’l perdra tout intérêt pour la couronne en devenant pour les uns la marionnette des red monks, pour d’autres un puissant maître de leurs arts. Entretemps, Chlasmydia tente péniblement de rétablir les finances publiques en allégeant les impôts et en conservant les mercenaires en demi-solde dans la ville plutôt que de les payer à enrichir les provinces.
Il est généralement admis que le règne d’Oswaldo constitue l’une des périodes les plus sombres de l’histoire tarantine, la ville semblant alors destinée à mourir à petit feu au profit de Starstone et de Rallu.
En 4821 la reine Chlasmydia tombe amoureuse d’un certain Grandstat Alohour Finz, jeune officier naval, qui la fait rire parce qu’il a peur de la mer. Cet amour deviendra solide comme un roc malgré l’étrangeté de son commencement.
Grandstat n’a apparemment rien pour lui. Il descend d’une famille de négociants en fruits et vins que la politique royale a ruinée. Plutôt petit, râblé, fort poilu, il attirait les moqueries de ses camarades qui le traitaient volontiers de demi-demi-orc. Il souffre du mal de mer. Il est si peu apte à manoeuvrer un navire qu’il lui arrive de vomir en donnant des ordres. Il est très mal noté par ses supérieurs qui font tout pour éviter de l’avoir à bord. Il est pourtant très doué en calcul et en astronomie : aucun élève ne le surpasse pour déterminer le meilleur cap en tenant compte du navire, de sa cargaison, du vent et des courants. L’amirauté décide pour cette raison de le garder pour en faire un clerc établissant des plans de routes à proposer aux capitaines de navires. Il est donc présenté à la reine, le dernier parmi les jeunes cadets et c’est ainsi qu’il trouve le moyen de s’adresser à elle en la faisant rire en se moquant de lui-même, de son père le roi Daos-Neraven, de Tarantis en chantier, et de tout ce qui se passe à portée de son regard. A part de rares proches camarades, personne ne s’est rendu compte de ce talent de Grandstadt : il est drôle. Son insolence est acceptée par Chlasmydia qui devine que l’humour du garçon recouvre un esprit acéré et imaginatif qui a de la revanche à prendre mais aussi la distance nécessaire pour y parvenir. Il devient du jour au lendemain son favori et bientôt son amant à la grande fureur du roi Ryob’l qui tente à trois reprises de le faire assassiner.
La troisième est celle de trop. Même les Scarlet Monks de Shillelah en ont assez : en politique, les perdants ont toujours tort. Chlasmydia renie et dépose son Ryob’l, intronise Granstadt roi, et négocie pacifiquement avec les Scarlet Monks la « neutralisation » de son propre fils.
Grandstadt the Seaman
L’inattendu nouveau roi Grandstat est conscient du déclin de la puissance maritime de son royaume depuis plusieurs décennies ; mais il sait aussi que la marine tarantine demeure parmi les meilleures du Tangut. Profitant des bonnes relations de sa reine avec Shillelah, il obtient des monks de quoi construire une dizaine de navires de guerre en ironwood, créant une flotte qu’on appellera par la suite l’Iron Fleet. Cette flotte est décisive dans une suite de campagnes navales, qui va durer six ans, où Tarantis défait successivement les marines de Blest, Starstone, Viris et Ossary. En réaction les marines de Warwik, Modron, Valon et Brezal s’allient mais malgré plusieurs engagements elles ne peuvent empêcher le blocus maritime de Csio et Modron en 4826 et de Valon en l’année suivante mené par un amiral en chef qui s’appelle Granstadt. En 4830, toutes ces puissances finissent par se trouver contraintes de reconnaître la suprématie de Tarantis sur la mer des Cinq Vents. Pour Grandstadt, c’est un triomphe. Grâce à sa victoire de 4830, il devient pour toujours la référence du roi marin, qui inspire jusqu’à l’actuelle dynastie.
Le règne de Grandstat réinstalle Tarantis dans une vocation maritime dont elle ne se départira plus. Il élabore la doctrine voulant que tout navire de commerce qui pénètre dans la mer intérieure des Cinq Vents ou croise dans la Greater Sea sans être passé par le port de Tarantis ou sans avoir son agrément puisse être arraisonné ou rançonné à vue par elle. Certes la seule Tarantis n’a pas les moyens d’un tel impérialisme naval mais cette doctrine est bien plutôt une ambition, une ligne de conduite, qu’une politique à appliquer à la lettre. La réalité est que Grandstat rêve d’une Tarantis devenue rivale d’Avros, en cela le premier mais certes pas le dernier des rois tarantins.
C’est pourquoi il va pendant des années tenter d’obtenir les fameuses cartes, outils et règles maritimes nécessaires à la navigation au long cours en haute mer, dont la maîtrise ferait de son royaume une puissance navale mondiale. A force d’opiniâtreté, d’expéditions de mages et d’espions, il finit par obtenir les cartes de la mer des Cinq Vents ; grâce à son génie mathématique il réussit à déterminer plusieurs routes. Mais il n’ira jamais au-delà : les amirautés d’Avros, Portown, Vizan et Zevjapuhr se sont dûment prévenues les unes les autres à son encontre et celle de Lowenland est depuis longtemps impénétrable. Surtout, il faut des années de d’études et d’expériences pour former l’un de ces capitaines au long cours qui ne sont que quelques centaines dans le monde entier. Or Tarantis n’a pas le début de la structure d’enseignement et de conservation du savoir nécessaire à cela. En ce domaine elle est alors largement supplantée par Valon et même par Rallu.
Tarantis doit aussi à Grandstat la configuration définitive de son triple port : le fluvial, le maritime, et l’avant-port. C’est le grand oeuvre du nouveau roi qui passe dix ans à mettre au point le projet de Glendower avant de le réaliser.
Sur l’ancien emplacement du village déménagé par les navigateurs uiro-berviks demeurait un hameau dénommé Al-Tarantis, où un bac reliait les deux rives de l’Azurerain. Grandstat ordonne l’édification de deux statues monumentales de Straasha sur la rive nord et de Poséido sur la rive sud, les gardiens du fleuve, qui signalent l’estuaire aux navires et incarnent la double vocation fluviale et maritime de Tarantis. Dans chacune est bâti un monastère du culte correspondant. Grandstat fait aussi construire une digue sous-marine servant à protéger l’ensemble portuaire des alluvions et abritant un chenal pour bateaux fluviaux traversant tout l’avant-port de Tarantis ; il prévoit aussi un système de drainage qui est celui encore utilisé.
Ces modifications transfèrent de fait la capitainerie fluviale à Al-Tarantis où se trouvent également d’énormes casernes et écuries servant aux chiourmes et aux chevaux de trait. Le bac est reconstruit, mécanisé par des câbles d’un acier spécial fabriqué en Thûzzland aux propriétés inoxydables et adapté pour transporter des charges jusqu’à 30 tonnes. La lagune alluvionnaire de l’avant-port est aménagée par des digues sous-marines pour former un cordon entre Al-Tarantis et Tarantis émaillé d’îlots équipés de grues, d’entrepôts et d’autres constructions, où sont implantés des mouillages. Les navires déchargeant entrent directement dans le port de Tarantis mais les navires chargeant doivent passer par l’avant-port où ils reçoivent leur cargaison des barges. Seuls les pilotes enregistrés à Tarantis connaissent les dédales entre les bancs de sable et seuls les dockers pareillement enregistrés sont autorisés sur l’avant-port. Ce fonctionnement permet d’une part de mieux contrôler le trafic afin de limiter la contrebande, d’autre part d’accueillir un très grand nombre de navires sans que leurs équipages ne débarquent trop longtemps en ville, et enfin qu’en cas d’invasion les navires à vide ou à destination étrangère seront les plus exposés.
Chlasmydia et Grandstat meurent à trois ans d’intervalle en ayant plus que tout autre couple monarchique construit les bases de l’actuelle Tarantis. Leur succèdent fils et petit-fils : Edgar Ier the Peaceful en 4841 puis Edgar II the Short en 4858, qui maintiennent la prospérité du royaume en général et de ses marchands en particulier, gouvernant assez habilement en main de fer dans un gant de velours.
Edgar Ier the Peaceful
En 4844, Edgar Ier frappe un grand coup en signant le traité de Starstone, qu’il a négocié dès son avènement. Ce traité répartit la Greater Sea of Five Winds (sa partie méridionale) en trois influences : Blest, Starstonian, Tarantine, chacune promettant aux deux-autres un sauf-conduit général dans ces eaux ; en contrepartie, Blest et Starstonian concèdent et reconnaissent l’exclusivité de la suprématie tarantine dans l’Inner Sea, au nord. Ce traité sert de boussole à la diplomatie tarantine pour les siècles suivants et est encore de facto en vigueur aujourd’hui.
Il constitue une poutre maîtresse de la puissance navale tarantine. En cédant le sud, où passent beaucoup de navires au long cours de Vizan et d’Avros qu’elle ne pourrait arraisonner, Tarantis ne perd pas grand-chose. En revanche, en s’assurant que Starstone et Blest ne s’aventurent pas dans l’Inner Sea, elle prive Csio, Modron et Valon de toute espérance d’une grande alliance qui leur permettrait d’espérer rivaliser avec les tarantins ou se soustraire à leur mainmise sur les eaux.
Soucieux d’amalgamer définitivement la période républicaine et la monarchie afin de pallier un retour à la première, Edgar Ier crée en 4850 les Cours de Justice qui existent et fonctionnent toujours. Enfin il s’attelle lui aussi aux projets de Glendower en poursuivant la construction du Palais et surtout, à compter de 4843, en concédant l’édification de onze nouveaux temples prévus par son prédécesseur. Ces temples, situés face au palais, témoignent de l’étonnant libéralisme religieux de la ville et leur diversité imprime une marque bien particulière à la civilisation tarantine.
Les nouveaux temples, dans leur configuration actuelle sont (d’ouest en est, du nord au sud) : Alma Mater (Hera, Demeter, Frigga), Silverain (Silvanus, Oghma, Gond), Hexarios (Râ, Seker, Nephtys, Isis, Osiris, Anubis), House of the Silent Blade (Votishal, Arès, Horus, Hel), House of the Righteous (Athéna, Tyr), Hadès, Cerberios (Hecate), Tetranity (Bes, Thoth, Geb, Bast), Hermès, Set, Arioch.
Auxquels s’ajoute le vieux Temple of the Wolf (devenu temple de Loki), le temple de Krishna (Trithéisme), le temple du Serpent (Quetzacoatl) et à Al’Tarantis les temples-monastères de Poséido et de Straasha. Il faut aussi compter les chapelles ou temples voisins ou hors les murs de Tezcatlipocla, Freyya, Uller, les autels dans des lieux privés de Frey, Yondalla, Thor, Gruumsh, Vaprak, Maglubiyet ou des cultes démoniaques et infernaux… Aucune ville au monde ne rassemble autant de cultes différents coexistant en harmonie. Et ce n’est même pas une fierté particulière de la ville : c’est juste que c’est comme ça. Il y a tant de dieux révérés à Tarantis qu’aucun culte ne peut prendre le pas sur les autres, fusse un tant soit peu ; ainsi que l’avait prévu Glendower et décidé Edgar Ier, leur nombre suffit à annuler leur danger.
Edgar II the Short
En 4859 Edgar II, tout juste couronné, fonde une institution initialement secrète et particulière au roi de Tarantis et à ses héritiers : le Lycée Royal de Tarantis, concu à la triple inspiration des écoles kelnoréennes, du White Keep de Valonne, et des madares vizaners. C’est alors une petite structure, réservée au roi et à sa famille ou à ses très proches, est basée sur une considérable bibliothèque qui fut principalement collationnée dans les maisons des nobles et des marchands massacrés au cours des divers événements politiques précédents ou ramenées dans des butins de guerre avant de devenir le coeur du nouvel établissement.
Ce dernier s’articule autour d’un corps de précepteurs permanents peu nombreux, secrets et protégés, ayant charge de l’éducation des jeunes de la famille royale ou des nouveaux monarques, complété par des professeurs et sages invités de façon très variable, pour une heure ou pour un an, venus de tous horizons, de toutes sortes et de toutes disciplines.
Depuis le règne de Hedarick Ier, le lycée proprement royal, appelé le collège du Prince, n’est plus dans la ville de Tarantis mais dans un lieu tenu secret, caché et accessible par magie. Ce lycée n’a jamais cessé de fonctionner. On sait qu’il est destiné à donner au monarque le sens de l’État et à développer ses aptitudes à bien gouverner selon ses propres objectifs mais non à orienter en quoi que ce soit ses décisions.
Le lycée royal a ensuite ouvert deux établissements complémentaires à Tarantis, un premier au Palais (collège du Palais) destiné d’abord à former des cadres navals et militaires puis par la suite des experts en arts et en sciences, un second dans la ville (collège de l’Urbs), afin de déceler et de former des cadres administratifs.
Le lycée royal est toujours très discret, même dans ses fréquents appels à des enseignants extérieurs. Il est très difficile d’y entrer d’autant que la sélection est effectuée de façon secrète, selon des critères mystérieux et indépendamment de toute extraction sociale.
Le règne d’Edgar II est celui d’un paisible bon père de famille. Court sur pattes, d’où son surnom dont lui-même pouvait plaisanter, il prend soin de servir de liant à ce qu’il nomme sa patrie. C’est le premier monarque à déléguer son pouvoir à des ministres ou des juges qu’il estime plus spécialisés que lui en certains domaines. Ce roi modeste et simple voyage beaucoup dans les provinces où il prend de nombreuses décisions de toute petite importance, purement locales, mais qui contribuent grandement à populariser le sentiment d’appartenance à une nation tarantine. C’est d’autant plus opportun qu’Edgar II n’aura de cesse de décroître le budget et les tâches confiées à l’armée royale et de transférer à l’échelon local la fonction de protection due par le suzerain ou le roi. Cette politique est justifiée d’une part par l’endettement de la couronne pour terminer les travaux prévus par Glendower et Grandstadt, qui s’achèvent sous le règne d’Edgar II, dotant Tarantis d’une infrastructure d’une qualité exceptionnelle, d’autre part par la nécessité de redonner confiance à une bourgeoisie de négociants et commerçants qui a durablement fui les surtaxes du royaume. Mais elle a pour inconvénient que ses conséquences tombent à un très mauvais moment pour le successeur du roi.
Hedarick Ier the Tricky
Hedarick Ier monte sur le trône tarantin en 4866, année de la signature du Pacte de la Great Evil Coalition. Malgré la réputation inverse qu’on lui fera, Tarantis s’en tiendra toujours éloignée au propre comme au figuré, d’autant que la G.E.C. est très bien accueillie à Viris mais beaucoup moins ailleurs et nuit au commerce tarantin. Les navires viridistans s’invitent bientôt dans les mers des Cinq Vents sans demander son avis au roi de Tarantis puisqu’avec la bénédiction d’une G.E.C. elle-même soutenue par la marine vizaner.
A l’étonnement général, Hedarick ne réagit pas par l’affrontement. Il a en réalité conscience de combien la puissante armée des temps de la république ou de Glendower est plus un souvenir qu’une réalité pour avoir été licenciée par son père ; il a donc intérêt à ce qu’on ne s’en aperçoive pas, quitte à ce qu’il paraisse un couard. Hedarick s’efforce ainsi dans un premier temps de collaborer avec les hiérarques de la coalition espérant les détourner de son royaume et limiter ses ennuis à des invasions de monstres certes enthousiastes mais disparates et sans relais politique majeur.
Mais dans la course à l’échalote pour remporter la bienveillance des nouveaux maîtres de Derenworld, Viris s’est élancée bien avant Tarantis et elle est bien mieux considérée. Sissipish, principal hiérarque de la G.E.C. pour le Tangut, est un yuan-ti qui se souvient fort bien du rôle de ses congénères du Third Coil dans l’établissement de la monarchie et mieux encore de leur massacre sous le règne Daos-Neraven. Il a décidé que Tarantis paierait. La G.E.C. qui a plongé l’Ostianne, Valonne, Ghinorea, et le Tlanner dans un chaos où s’imposent humanoïdes et monstres menace ainsi d’en faire autant avec le royaume de Tarantis, exigeant des tributs en or, armes, denrées, hommes et navires puis carrément la collaboration de toute la navy tarantine à ses opérations militaires.
En 4874 Hedarick, tout en feignant de se plier aux exigences d’un Sissipish qui se paye parfois directement dans ses navires voire sur ses côtes, finit par se résoudre à changer son fusil d’épaule et commence à rapprocher discrètement du traditionnel grand rival de son royaume : la République d’Avros. Suivant l’avis de cette dernière, il entame une intelligence secrète avec les nains de Thûzzland et Thunderhold via leurs semblables de Kosthianz, fournissant de précieux renseignements sur les positions de la G.E.C. dans le Tangut oriental. Il y gagne le surnom de Hedarick the Tricky et est encore connu sous le sobriquet de Trickydaric.
Dans le même temps, le roi tarantin multiplie les finasseries avec la G.E.C. : un jour la flotte destinée à l’appuyer aurait essuyé une malencontreuse tempête, l’autre jour un esclave s’est trompé dans les livraisons d’un tribut, un groupe de nomades barbares a malencontreusement décimé une patrouille meganarkienne dans le Ganzir-Galad, le paiement a été tiré sur une banque qui n’existe plus, la flotte viridistane a fourni des instructions erronées pour la rejoindre en mer, il y a eu un déplorable incendie dans le silo qui contenait le blé destiné aux meganarkiens ; chaque mois le roi tarantin est désolé, proteste de sa bonne volonté, essuie outrages et injures, mais conserve sa ville intacte et déjoue l’un après l’autre les complots successifs destinés à l’assassiner. Car dès 4876, Trickydaric a pris la précaution d’héberger secrètement en son palais un commando de marines avrossians qu’il sait incorruptibles et en 4878 il rend permanente la très discrète institution d’un Sorcier du Palais chargé de sa protection magique. Extrêmement soucieux de sa propre sécurité, le roi, dans les années suivantes, fait aménager le palais de Glendower en une véritable forteresse.
La victoire de Hellgong est un immense soulagement pour le roi tarantin. Bien qu’il déteste les inghels, comme d’ailleurs la quasi-totalité du Tangut oriental, c’est pour lui l’occasion tant attendue de passer officiellement du côté des ennemis de la Great Evil Coalition. Mais si le reflux terrestre de la G.E.C. s’accentue pendant les années suivantes, il en va tout autrement de ses conséquences en mer où la menace vizano-viridistane n’est pas prête de disparaître, surtout après le désastre naval des avrossians à Sylph Island. Cependant, au lieu de s’effrayer d’une situation apparemment peu favorable, Trickydaric saisit l’opportunité : en échange d’un abandon de suzeraineté navale sur Valon et Modroner, il rallie à sa cause tout ce que le Tangut compte de puissances maritimes : Blest, Warwik, Modron, Ossary, Sea Rune, Starstone se mettent aux ordres de ses amiraux dans une défense commune de la Mer des Cinq Vents.
Concrètement, il refait le coup de Beluor et Ziriakos en 4704 consistant à réunir sous son drapeau les marines de Tangut. Face à quoi Vizan et Viridistan n’osent pas se risquer à une guerre navale de longue haleine où ils n’auraient en fin de compte pas grand-chose à gagner. Au final, Trickydaric a installé son royaume du côté des vainqueurs, y gagnant la réputation d’une cité-état pas forcément sympathique mais qui a pleinement mérité son indépendance et sa puissance.
C’est ce qui lui permet de rester prudemment à l’écart de la restauration de l’Empire par Wohrm et Wohrom Vorundal entre 4881 et 4901. Hedarick se méfie comme de la peste d’Atrabiloran de Csio (ou de Caelia…) dont il devine les vastes ambitions au travers de son alliance avec les Vorundal. C’est pourquoi s’il ne reconnaît pas le nouvel empereur il ne se montrera jamais hostile envers lui, enfin pas ouvertement ; ses amis pirates le feront à sa place. Wohrom n’affrontera jamais quelque armée tarantine mais des hordes de guerriers, humanoïdes et autres géants désoeuvrés depuis la fin de la G.E.C. Hedarick s’emploie d’autre part à alimenter la suspicion d’Avros envers les visées de Wohrom, grâce à quoi Ostianne et Tlanner resteront fermées au nouvel empereur. De même, Hedarick explique en long et en large aux thalassocrates de Blest les dangers de l’aventureuse politique de ce parvenu. Il aiguise discrètement les appétits et par suite les exigences d’Atrabiloran de Csio. Il attise l’hostilité de Gilbert Szeiheitt à Viris. Seule l’imprudente Starstone reconnaît Wohrom dans un étonnant mouvement d’indépendance envers Avros ; la navy tarantine se chargera d’assurer que cette malencontreuse décision ne lui rapporte rien.
Hedarick attendra tranquillement que Wohrom s’épuise contre ses ennemis, jusqu’au moment du coup de grâce. Il a conservé des contacts noués aux temps de la G.E.C avec un agent avrossian à Tula, un certain Odolin, spécialiste des Enfers, qu’il est l’un des seuls à estimer à sa juste valeur. Odolin lui donne raison en le débarrassant d’un seul coup du risque Wohrom et du vindicatif Gilibert. Son intronisation sur le trône de Viridistan inaugure une alliance personnelle et secrète bien qu’évidente entre monarques de Viris et de Tarantis ; elle ne sera jamais brisée par la suite. Le prétendu empereur de Viris n’est certes pas reconnu par Hedarick mais ni lui ni ses descendants n’en reconnaîtront aucun autre.
Avec Blest dans la roue, la bienveillance du Vizan et la neutralité d’Avros, la coalition entre Viris et Tarantis met en définitivement en échec quelque résurrection impériale que Csio, Inghelis, Thunderhold ou Valon pourrait concevoir d’entreprendre. Ultime chef d’oeuvre de ce roi tarantin qui va pouvoir enfin jouir tranquillement de la suite de son règne.

Pourtant, peu de monarques auront été aussi détestés et méprisés que Hedarick Ier de Tarantis, de son temps comme par la postérité. Il n’a pas été aidé par un physique désespérément quelconque : visage rond et lisse, taille moyenne, cheveux châtain, ni gros ni mince, ni fort ni faible, ni beau ni moche, sa voix un peu haut perchée contribue à une absence radicale de charisme que seules une intelligence et une culture politiques particulièrement aiguisées lui ont permis de pallier. Hedarick sait qu’il suffit de le regarder pour le sous-estimer et il s’en servira tout au long de son règne. Appelé Courbéchine en Farxel, le Pantin du Yuan-ti, Trouillarick, The Evil Lord in Evil’s Town ou encore the Chicken King, ce disciple de Loki a pourtant su se négocier au mieux ou au moindre dommage face à des puissances bien plus fortes que son royaume telles la G.E.C., le Vizan ou Avros. Il a fait du Viridistan son allié sans avoir fait de Wohrom son ennemi. Il a fait adopter la diplomatie qu’il voulait à Csio, Viris, Avros, Blest, en Tlanner, en Ostianne. Il a mis une cité-état de l’est du Tangut au centre politique de la plus vaste contrée du monde. Il n’a connu aucune défaite militaire et enchaîné les succès diplomatiques. Il a évité la guerre et gagné la paix. Pourtant, encore à ce jour, dans les chants des bardes ou les récits légendaires, le grand homme c’est Wohrom et le vilain paria c’est lui. Cependant ses successeurs ne s’y tromperont pas : le nom d’Hedarick est le seul qui sera porté par quatre rois tarantins.
Dopé par des potions et soins particuliers, cet hypocondriaque craintif et retors vivra jusqu’à 113 ans : le plus long règne l’histoire de Tarantis. Ses dernières décennies se rapprochent de la politique de son père Edgar II : il met en place une organisation en ministres manifestement inspirée du Kelnore, confirme dans leur statut les Cours de Justice, transfère le lycée royal hors de la ville. Il acquiert de nombreuses peintures et sculptures, enrichit la bibliothèque du lycée et l’assortit d’un atelier de copie, encourage l’établissement de théâtres, de sages, de bardes. Cette fin de règne donne à songer à ce qu’aurait pu devenir ce monarque s’il n’avait accédé au trône en même temps que se forgeait la G.E.C.
Hedarick II the Bold
Lui succède son petit-fils Hedarick II The Bold, désigné par le défunt vieillard parmi une ribambelle de descendants légitimes ou bâtards. Sur la fin de sa vie, Hedarick Ier a été en effet séduit par de nombreuses courtisanes fort empressées de se faire engrosser par un vieux mais royal amant. Ainsi Lorik, le père d’Hedarick, a-t-il épousé une blonde et forte bougresse nommée Julicia Prediksen. Il n’a pas été désigné et n’a jamais régné mais il a inculqué à ses fils R’lorik et Hedarick ce qu’il fallait faire pour. Ce sont deux enfants magnifiques, pétants de santé, forts et bagarreurs et c’est sans doute ce qui a impressionné le vieil Hedarick Ier devenu hypocondriaque afin de les choisir pour successeurs.
Le jour même de la mort du vieux roi ainsi que la nuit suivante, Hedarick fait massacrer la totalité des maîtresses de son vieux père et toute sa descendance mâle. Le moyen d’action s’appelle les Cobras, cette police semi-secrète qu’a patiemment rallié à sa cause son frère R’lorik. Mais, fort malencontreusement, R’lorik est lui aussi assassiné au cours de l’épuration familiale qui suit la mort de Hedarick : on l’a pris par erreur pour le bâtard d’une vieille amante de Trickydaric. Pleurant à la fois son grand-père et son frère, Hedarick II monte sur le trône tarantin par une belle journée de l’été 4924.
Son surnom deviendra vite The Bold. Ce grand blond aux allures de barbare aime la baston, le conflit, la guerre. Il n’a de cesse que de repousser et garantir les frontières de son royaume. Il est maudit par les nomades Karzuluns car sa politique vise à assurer, sécuriser et étendre la prééminence du royaume tarantin à l’est jusqu’au Lake of Crown Beast. Hedarick II décide qu’au lieu d’attendre et de subir invasions, raids ou rapines, les tarantins prendront désormais l’initiative. L’armée royale mène donc, souvent avec le souverain à sa tête, des expéditions guerrières préventives plutôt que punitives, qui rapportent trophées, bétail et esclaves. Hedarick II s’en prend également aux elfes de Kishar contre lesquels il guerroie pendant quatre ans sans autre résultat que de susciter chez eux l’inextinguible détestation des tarantins et d’épuiser sa province de Jarmeer.
Ce fils des épées, comme il se surnommait lui-même, a pour seul véritable ami un chevalier farxlan : Ranulphe Congier Ritter Alkman, qui lui doit tout et dont l’écuyer est un farathien de basse extraction dénommé Arnolphe et qu’on surnommera bientôt le Méchant. Avec le roi et quelques serviteurs, dont une prêtresse d’Hecate nommée Akbeth et un mage appelé Agam-Nemon, ils accomplissent des expéditions d’aventuriers, parfois fort lointaines, dont ils ramènent souvent d’importants butins. Ils deviennent légendaires pour avoir affronté, sans la détruire, la Tarrasque.
Ce demi-ratage signe la dispersion du groupe : Agam-Nemon et Akbeth continuent de leur côté, Ranulphe Congier repart en Farxel couvert de richesses, Arnolphe devient le chef de la Confrérie des Neveux d’Yekat, nom déguisant la guilde des voleurs de Tarantis, et le roi décide d’aller taquiner les karzuluns méridionaux avec son armée. Il y connaît une triste fin au printemps 4936, quelque part dans une sombre vallée des Terad : d’abord pétrifié par une méduse pendant que son escorte est décimée par des ankhegs et des griffons, il est ensuite réduit en morceaux par un groupe de karzuluns. Sa tête en pierre sera ironiquement renvoyée au palais de Tarantis. Même si les circonstances exactes de la disparition du monarque sont mal élucidées, il est fréquemment avancé que son ex-compagnon d’aventure Agam-Nemon, appelé à la rescousse par les karzuluns, en serait à l’origine.

Radgar the Dolphin
Le monarque suivant est souvent appelé l’Oeuvre d’Arnolphe : Radgar the Dolphin, arrière-petit-fils d’Hedarick the Tricky et neveu du précédent roi. Son ascendance a toutefois été vérifiée par des mages et prêtres de Tyr, Hermes et Hecate, outre que sa ressemblance physique avec Hedarick The Bold est frappante.
C’est un monarque qui doit au clergé et à Arnolphe. En effet, si nombreux étaient les descendants bâtards ou légitimes des deux Hedarick qu’il fut décidé à l’initiative des clergés de Tyr, Frigga, Poséido, Set et Hecate de tenir une Agora aux fins de désigner le royal successeur parmi une vingtaine de prétendants. Pendant plusieurs jours les tarantins défilèrent dans la grande cour du palais sous les regards de prêtres chargés de discerner les mensonges ; ils fournirent leurs nom et domicile avant de nommer celui auquel ils donnaient leur suffrage. Cependant le peuple des villages et campagnes fut lui aussi appelé à voter pour son futur roi et Arnolphe mit obligeamment à sa disposition toutes sortes de véhicules : chariots, péniches, diligences, navires, dont les capitaines ou conducteurs étaient tous favorables au jeune et beau et intrépide et sage, prudent, prévenant Radgar. Environ quinze mille votes furent ainsi recueillis dont plus de quatre mille, la majorité, désignaient Radgar Hendarikyos.
Comme son surnom l’indique, Radgar est un marin. C’est un très bel homme : grand, musclé, un visage rieur souligné d’un grand collier de barbe claire et bouclée comme sa chevelure. Son apparence de grand blond bervik en fait l’incarnation d’un descendant des navigateurs venus du nord qui explorèrent ces contrées plusieurs siècles auparavant. Disciple de Poséido, il aime passionnément la mer, ses tempêtes comme ses accalmies, ses créatures comme ses navires. Excellent nageur, il lui est plusieurs fois arrivé de sauver des femmes et enfants tombés à l’eau. Il a noué de fidèles amitiés avec des capitaines de Tula, Warwik, T’lan et surtout d’Ossary où il lui fut même proposé de régner.
C’est que, de l’avis de ceux qui l’ont connu, le nouveau roi est, en fait, un type assez gentil voire humble, sous son physique de grand guerrier et malgré un caractère un peu instable. Il se sent bien plus à l’aise en compagnie de marins qu’assis sur un trône. Il a épousé son grand amour de jeunesse : Eliane de Nergal, descendante d’une famille de paysans devenue suffisamment riche pour envoyer sa fille étudier au Lycée Royal où elle a été, à sa propre surprise, admise au collège du Prince, et où elle a connu son futur mari.
Son règne est souvent sous-estimé tant il est éclipsé par le protectorat kleptocratique qu’Arnolphe instaure à son bénéfice sur la ville. Pourtant son avènement inaugure le renouveau d’une démocratie directe issue de de la république : les agoras sont depuis une tradition qui permet l’expression de la souveraineté du peuple tarantin au sujet d’une question aussi suprême que la désignation du monarque.
Radgar veut que la puissance navale de Tarantis se traduise commercialement. En effet, si sa marine de guerre est sans rivale, imposant ses volontés, tarifs et taxes aux pirates et aux commerçants de toute la mer des Cinq Vents, son propre commerce a été fort négligé sous les précédents règnes et même depuis l’instauration de la monarchie. Hedarick Ier était très content d’encaisser de considérables revenus indirects mais redoutait la résurrection d’une oligarchie marchande dans sa propre ville. Hedarick II se fichait complètement du commerce. Leurs règnes n’ont pas remédié au déclin non de la place tarantine, plaque tournante où les navires font une escale de transit parfois contrainte, mais des négociants tarantins, exportateurs ou importateurs.
Radgar commence par encadrer la pratique des « deals » de pirates et corsaires, c’est-à-dire de rançons et de rackets, en soutenant ses marchands et armateurs réguliers. Et il paie de sa personne, quitte à escorter les navires de commerce tarantins par la jonque royale Grand-Fyurtig qu’il commande lui-même. D’autre part, il entreprend un vaste assainissement et rééquipement de l’avant port jusqu’à Al-Tarantis, renforçant les îlots de digues, les équipant de bassins de radoub, d’entrepôts, de grues dotant la flotille portuaire d’une foultitude de barges, péniches et autres navires de service qui transforment l’avant-port en vaste zone de transit et de réparation navale.
La politique de Radgar porte graduellement ses fruits ; petit à petit réapparaît une aristocratie marchande rassurée sur la stabilité des profits tirés de ses activités. Le trafic sur l’Azurerain augmente, les provinces de Jarmeer et Ganzir-Galad exportent leurs productions, commerce et artisanat tarentins reprennent de l’importance et commencent à pouvoir rivaliser avec Rallu, Valon, Modron, Starstone et même Csio. Pour la première fois depuis Edgar Ier, la ville s’enrichit et ses bourgeois avec elle. Ce qui enchante Arnolphe.
Car sa Confrérie des Neveux d’Yekat fait sur terre ce que les pirates ne peuvent plus faire sur mer : du racket. A coups de menaces, de crimes, de malversations, Arnolphe le Méchant parvient à contrôler des secteurs entiers : esclaves, pierres et métaux précieux, papier et parchemins, cires et chandelles, drogues et tabac… Un quart des prospères marchands tarentins sont en réalité ses créatures. Tous déposent leurs gains à la Banca Arnolfo, façade financière de son organisation.
Arnolphe est détesté car il détient le pouvoir de fait. Pendant que le roi vogue sur la mer ou contemple son prochain voyage se promène sur le port parmi marins et ouvriers, le Méchant choisit les ministres et les gouverneurs, fixe les taxes et les impôts, distribue des prébendes à ses serviteurs, et harcèle ceux qui s’opposent à lui.
Cependant, la police secrète des Cobras attend son heure. Elle a de la résilience et le sens de l’État et n’apprécie pas de voir son pouvoir officiel ou occulte contrecarré par un parvenu hors-la-loi. Elle a l’appui de l’héritier Hedarick, jeune fils du monarque, et de la reine Asbath, qui ne cessent d’exposer à Radgar les scandales et vilenies commises par le Méchant Arnolphe. Néanmoins Sa Majesté s’en fiche complètement : l’argent rentre, ses navires voguent, le port fourmille d’activité, le peuple l’apprécie et il a des maîtresses un peu partout. Un peu de corruption n’est-elle pas indissociable d’une certaine opulence ?
Rares sont ceux qui savent jusqu’où ne pas aller trop loin lorsqu’ils sont au faîte de leur puissance. Arnolphe est de ceux-là. Il va disparaître de lui-même. Les raisons de ce retrait demeurent mystérieuses. Selon la thèse la plus répandue, les Neveux d’Yekat auraient de justesse évité un énième assassinat de leur maître qui aurait pris peur. Selon d’autres, la menace d’un énorme scandale l’aurait contraint à fuir. Certains affirment qu’il aurait exagérément abusé de la confiance des dépositaires de la Banca Arnolfo au point de mécontenter des puissances trop redoutables même pour lui. Toujours est-il que le 17 Virgo 4977 le sieur Arnolphe Charegnault, alors officiellement un simple commis employé par cette même Banca Arnolfo dont il est en réalité le commanditaire, disparaît avec la majorité de ses actifs pour s’établir à Fahange en Farxel où il mènera la vie prospère et tranquille d’un grand bourgeois retraité. Il conserve le contrôle des établissements de la Banca Arnolfo dans le monde sauf celui de Tarantis, légué à la toute nouvelle association des marchands qui vient d’être créée. Quant aux Neveux d’Yekat, ils passent sous la direction d’un professionnel anonyme qui souhaite ardemment le rester.
Pendant ce temps, le roi est en mer. Personne ne l’a informé. A son retour, il entre dans une colère si terrible qu’elle devient apoplectique et le laisse paralysé. Cette fureur est au contraire de sa personnalité et signe que quelque chose s’est brisé en lui avec le départ du Méchant. Incapable d’exercer son métier de roi comme il l’entendait, Radgar sombre dans une profonde dépression. Un matin de l’hiver 4978 il se fait emmener sur la Grand-Fyurtig et se suicide par noyade dans les eaux des Cinq Vents. Il s’est fait accompagner de son fils Hedarick qui est proclamé roi sur la jonque royale.
Hedarick III the Grievious
Hedarick III the Grievious est bien décidé à remettre de l’ordre. Il voit partout des corrupteurs et des corrompus, des marchands au dessus des lois dont ils se moquent, des contrebandiers de mèche avec des pirates, des escrocs et des voleurs impunis, des potentats locaux qui fraudent l’impôt et s’approprient denrées et richesses. Il lui faut réprimer tout cela. Tout ce que le débonnaire Ragnar a si facilement toléré, toutes ces magouilles et affaires dont profitent les successeurs d’Arnolphe le Méchant doivent cesser. La peur, la répression, l’exemplarité vont purifier cette ville et ce royaume. Le roi flagellant en donnera lui-même l’exemple.
Il est de longtemps sous l’influence des Cobras qui vont s’en donner à coeur joie, engorgeant les tribunaux de procédures en tous genres. A cet effet, Hedarick III épure dans un premier temps la justice des nombreux corrompus qu’y avait installé Arnolphe. Puis il doit démultiplier les cours de justice afin de faire face à la demande. Il assiste en personne aux supplices en pleine rue, sur la Palace Way, en face des nouveaux temples, où il a fait dresser piloris, gibets et échafauds. Le roi administre lui-même certains châtiments et notamment le fouet ; mais ce qui impressionne énormément le peuple vient de ce que le roi se flagelle aussi lui-même en public pour expier les péchés de son royaume. Hedarick accomplit également des processions dans toute la ville au milieu des cadavres des suppliciés du pal ou des décapités, exhibés sur des charettes ; le roi marche à pied, vêtu d’une simple chasuble de jute grossier, telle un sac grisâtre, au milieu des cadavres et des mouches qui les environnent, escorté de gardes policiers, attirant une foule où rôdent les Cobras qui eux-mêmes guettent d’éventuels réprobateurs qu’ils vont discrètement suivre et arrêter.
Epouvantée par la tournure du règne, la famille royale s’est réfugiée au manoir de Nergal, près de Stonebow, appartenant à la famille de la reine mère, situé à une vingtaine de kilomètres au sud de la cité. Car l’effet terrorisant de Hedarick III se limite à la seule ville de Tarantis. Les navires et le port en sont indemnes, n’y étant pas assujettis, ce qui reviendrait sinon à arrêter de facto le commerce maritime, c’est à dire asphyxier le pays. Le roi n’est donc pas en mesure d’imposer à tout son royaume la vision douloureuse et expiatrice de l’ordre politique qu’il entend instaurer. Hedarick règne dans une bulle terrorisée limitée par les murs de sa capitale. Il escompte que passé un certain temps, une fois sa ville « matée », il pourra alors entreprendre d’étendre son mode de gouvernement à l’ensemble du territoire.
Il n’en aura pas le temps. A force de se flageller lui-même et de mener une vie axée sur la souffrance il tombe gravement malade et refuse d’être soigné, expliquant que la maladie lui est une joie et même une sainte bénédiction. Ce disciple de Loviatar meurt le 16 Sagittarius 4980 après deux ans d’un règne sinistre qui n’est pleuré de personne mais qui a réinstauré la police secrète des Cobras comme force essentielle du pouvoir monarchique.
Hadrick the Splendid
Lui succède son jeune frère Hadrick. On ne peut trouver plus dissemblable. Hedarick III était maigre, renfermé et sinistre ; Hadrick est replet, volubile et si bon vivant qu’on le surnomme bientôt le Splendide.
Il prend dès son avènement le contre-pied de son prédécesseur. Il prône le retour de la joie et des plaisirs dans la cité. Il veut la prospérité des marchands, le bien-être du peuple, la proximité des artistes et des savants. Féru de poésie, de chant et de musique, il donne aux bardes le monastère de Dahutaï, situé sur l’île de Plaxsy au sud-ouest de la baie de Dahute, qu’il fait construire à grands frais sur les fondations d’un bâtiment des Monks de Shillelah, puis équiper d’un phare et d’un port, et qui devient chapelle oghmaïque, résidence bardique, atelier, laboratoire et bibliothèque, tout en conservant ses fonctions de havre et repère maritime.
Le règne du Splendide commence par une sorte d’explosion de joies et de libertés bienvenus après les sinistres années du Grievious. On démonte les gibets et les potences. Des maisons de plaisir ouvrent dans toute la ville. Des fêtes sont célébrées chaque semaine. Le bazar déborde de denrées. On se presse de partout pour venir festoyer à Tarantis devenue opulente cité dyonisiaque où coulent les fontaines de vin. Et c’est justement là que se produit le drame.
Au cours d’une soirée qu’il achève complètement ivre après des libations dont il a pourtant coutume, le roi plonge dans une piscine de vin rouge installée dans la cour du palais, au milieu de plus d’une centaine d’invités qui croient qu’il s’amuse, qu’il fait exprès, qui attendent qu’il reparaisse et… non, il ne reparaît pas. Après plusieurs minutes d’hésitation serviteurs et amis plongent à leur tour et remontent le corps inanimé du monarque. Ils tentent vainement de la ranimer. Rien n’y fait. Hadrick s’est noyé dans deux mètres de vin.