Présentation | Histoire du Tangut : 1 ; 2 ; 3 ; 4 ; Appendice | Territoires du Tangut actuel | Cartes
Pourtant, l’Empire de Tangut va passer à côté de ses chances. Six siècles après sa fondation, la vie paraît simple, libre et facile en Tangut. La All Wizards War ? les sorciers font ce qu’ils veulent et puis c’est tout. La Grande Guerre des Humains et l’effondrement du Wejlar ? tout cela se passe fort loin. La dislocation de l’Avrossian Bond ? bien fait pour Avros. Le Vizan pèse sur tout Derenworld ? ce n’est pas notre ennemi. La Great Anarchy ? chacun ses problèmes, nous aussi nous avons nos monstres.
En 4606 la Maison de Galathia devient la 4e dynastie, succédant aux empereurs Araphians, eux-mêmes descendants de la dynastie altanienne des Kahuléens. Son dernier représentant, Duncan IV, reste connu sous le surnom de l’Hésitant car il n’a pas désigné d’héritier, préférant innover en confiant sa succession à un Conseil qui réunirait les grands féodaux de Tangut.
Pourtant ce n’est pas cette voie élective qui va mener au trône le nouveau monarque, Firmann de Galathia, dit le Hautain, premier empereur galathien. L’homme n’a guère à voir avec ses prédécesseurs : ce n’est ni Altanien ni un prince élevé dans le sérail de Valon mais un riche noble Inghel qui a épousé une fille de l’avant-dernier empereur Athraenn, suivant la tradition des empereur de ne pas doter leurs filles mais de les marier plutôt à des seigneurs fortunés qui seraient capables d’aider financièrement la couronne. L’empereur Duncan IV avait lui-même pour mère Marghie de Bweringham, une noble inghelie, qui est aussi la grand-tante de Firmann, ce qui lui confère une légitimité par le sang. Néanmoins, lorsque Duncan IV meurt sans laisser de descendance, une bonne douzaine de maisons pourraient prétendre à la succession impériale en descendant par les femmes, d’où des tensions qui pourraient conduire à un début de guerre civile. Le défunt empereur avait anticipé ce risque qu’il avait cru pallier par l’innovation d’un Conseil Féodal.
Mais Firmann va astucieusement court-circuiter la volonté du défunt en obtenant directement les trois Attributs représentatifs du monarque : la Couronne, le Sceptre et l’Epée. Par l’entremise de son épouse il s’empare de la première quasiment sur le lit de mort de son beau-frère Duncan ; lui-même va simultanément dérober le second dans le trésor de Valon avec l’aide de comparses dont l’identité n’a jamais été révélée ; enfin il convainc Chulain, Roi de Csio, où se trouve alors l’Epée, de se rallier à lui.
Il peut alors s’imposer en se faisant reconnaître à Valon dans une cérémonie boudée par la plupart des nobles, fort contrariés par ce qu’ils tiennent pour une violation des dernières volontés de Duncan IV.
Néanmoins, force est d’admettre le défunt empereur n’a laissé aucun testament écrit, ou du moins aucun qu’on puisse retrouver, par lequel il déclarerait transmettre à un Conseil Féodal l’élection de son successeur. Cela n’a rien d’étonnant dans un pays où pour des raisons autant historiques que géographiques prime la tradition orale. Mais du coup, seuls attestent des dernières volontés de Duncan IV les témoignages de conseillers et de nobles qui l’auraient entendu plusieurs fois feu affirmer sa volonté de « renouer » avec une antique tradition altanienne. A quoi il est facile d’objecter que cette prétendue tradition n’a pourtant jamais eu cours à la tête de l’empire et peut paraître tout autant thabrienne, inghelse ou farathienne qu’altanienne.
Pour trancher définitivement la question l’empereur Firmann se résoud à en appeler aux sages du White Keep ; ceux-ci étudient la controverse et les ouvrages, consultent et débattent, avant de déclarer finalement d’une part que quelques paroles de nobles ne peuvent s’imposer à la tradition de légitimité attachée à la réunion des trois Attributs, d’autre part que personne ne démontre une meilleure descendance que celle dont Firmann se prévaut. Ce dernier est donc bien l’empereur légitime.
Ce net verdict suscite néanmoins l’amertume de nombre de prétendants et de nobles qui se sentent désavoués ou même trahis par ce Parlement improvisé que serait devenu le White Keep. C’est notamment le cas en Altanie, où l’on regrette de n’avoir pu élire le souverain conformément au voeu de Duncan IV de s’inspirer des traditions locales, même si beaucoup de chefs altaniens sont nommés par descendance, par combats ou par épreuves. Dans beaucoup de territoires on accuse les inghels, qui font bloc autour du nouvel empereur, de s’approprier le trône. Cette accusation semble corroborée par le fait que l’Inghelis va amplement bénéficier de la politique de Firmann, qui investit dans le port de Sasserine afin qu’il devienne une étape importante des routes commerciales maritimes dans le but d’évincer le Farxel en évitant aux navires d’y faire escale et de payer des taxes plus élevées qu’en Tangut.
Ces mécontentements se diffusent aussi dans des cités qui acceptent de moins en moins bien l’autorité de Valon. Au XLVIIème siècle, Normoot, Viris, Tarantis, voire même Tulla ou Rallu rivalisent avec la capitale en population ou richesses. Tarantis pose même la question de savoir pourquoi Valon serait la capitale de l’Empire car la coutume multiséculaire qui lui en donne le privilège ne prévoit pas que son White Keep puisse déterminer qui est l’empereur.
En 4619 éclate la première d’une longue suite de guerres entre Farath et Inghelis, née du refus par les premiers d’examiner le projet d’une route reliant Raldarest à Sasserine. Les farathiens, qui se savent soutenus par Avros et Farxel, se sont montrés si vexants que l’Inghelis, ne doutant pas de son côté du soutien de la Couronne, a décidé de régler les choses par la force. Mais le nouvel empereur Nequerod, jeune fils de Firmann, qui se sent paralysé par les accusations de favoritisme de la couronne envers les inghels, n’ose pas intervenir ; il redoute de se montrer exagérément partial et le risque d’entrer en conflit avec ses puissants voisins.
La Seconde Héritière Iggwilv en déduit que l’empereur de Tangut n’est pas un guerrier et que c’est le moment d’en tirer parti en débarquant en Ghinor et en Farath selon un plan mûri de longue date. Profitant à la fois de la guerre faratho-inghel et d’un effet de complète sidération, elle remonte sans aucun obstacle la vallée de la Mariamon, s’empare des Lakelands et atteint le port de Sotur, qui devient sa capitale. Poursuivant son mouvement, elle se projette dans la Demon Valley à la tête d’une armée de démons, s’empare du nord du Qwerthilion et de l’est de l’Al’Tangu, menaçant à la fois Csio et Viris. La même année, son armée débarquée en Ghinorea et qui menaçait jusqu’alors le Valoner fait demi-tour pour franchir les monts Blacksand et passer en Ostianne et T’Lanner qu’elle occupe sans difficulté. Au printemps 4620, Iggwilv est devenue maîtresse de plus d’un quart du Tangut.
Appelé à la rescousse par Nequerod, le Khaliph Orossian de Vizan menace d’intervenir, estimant ses intérêts vitaux menacés par une éventuelle perte de l’Al’Tangu et du Viridistan. Or le maintien d’une neutralité bienveillante, voire complice, du Vizan est absolument nécessaire aux entreprises des Seconds Héritiers. Furieuse, Iggwilv doit se résoudre à céder à la pression et abandonner ses visées sur Viris ; elle se venge en réussissant un extraordinaire raid sur Valon où elle exécute Nequerod au milieu de sa cour, cependant que les Ice Wizards réussissent de justesse à l’empêcher de faire main basse sur les Attributs impériaux.
Mais l’effet de sidération initié par la survenance d’Iggwilv s’est estompé. Le nouvel empereur Nath, frère de Nequerod, est au contraire de son prédécesseur un guerrier et un militaire dans l’âme, comme l’est aussi son plus jeune frère Albéric. Nath entreprend aussitôt de se coordonner le roi Brimbur Tar-Thunderhold et avec le roi draconique de Csio Harmentor Ier car il est évident aux yeux de tous qu’Iggwilv, bloquée vers l’ouest par le veto vizaner,va se retourner vers Csio, Thunderhold, et Modroner.
Apprenant qu’Iggwilv est à Sotur en train de résoudre une intrigue compliquée impliquant les seigneurs démons Fraz-Urb-Iuu, Graz’zt et Kostchtchie, Nath entreprend audacieusement de débarquer toute l’armée de Valonne dans le Bendigroth en complément de la grande réunion des forces Csiossanes, Modroners, Altaniennes et Dzîrmeshs opérée par Harmentor. L’empereur découvre qu’il survient sur les arrières des démons et orcs d’Iggwilv, alors en train de tranquillement piller le Qwerthilion en attendant le retour de leur maîtresse. Il engage aussitôt le combat, appelant Harmentor a marcher vers lui. Cette action rapide prend tout le monde de court y compris Iggwilv ; elle redonne aux tangutiens l’initiative, qu’ils ne perdront plus. Malgré des pertes énormes, Nath, Brimbur, Harmentor et leurs mages sortent ainsi victorieux d’une suite de dures batailles contre l’armée occidentale d’Iggwilv revenue en toute hâte mais trop tard. La dernière de ces batailles, dans le Battleplain Gwalion, est cependant fatale au nouvel empereur, victime de son tempérament qui l’a fait combattre à la tête de ses chevaliers.
Iggwilv a pu profiter dans un premier temps de l’inertie considérable de l’état tangutien, qui met des mois à réunir une armée à la mesure de son vaste territoire. Mais ensuite, cette même vastitude piège le plus souvent l’envahisseur, à quoi Iggwilv ne fera pas exception.
Abandonnant à leur sort les décombres de son armée occidentale, elle rejoint avec quelques serviteurs démoniaques ses forces stationnées en Ghinorea et Ostianne pour se porter sur Tarantis. Il est clair qu’elle se contentera de la moitié orientale du Tangut. Toutefois, elle ne dispose plus d’assez de troupes pour à la fois prendre la Tarentine et conserver les territoires qu’elle occupe déjà.
Bien renseigné, Harmentor the Wise sait que les Seconds Héritiers sont en train de se désagréger. En 4621, l’Iauwish frappe d’horreur le monde entier. Il atteint par contrecoup le prestige d’Iggwilv, qui ne peut plus sérieusement ensuite imaginer devenir impératrice de Tangut.
Sur les conseils de Harmentor, le nouvel empereur Albéric III, dernier fils survivant de Firmann, intronisé sur le champ de bataille même où il combattait au côté de son frère, choisit d’opposer à Iggwilv la terre brûlée, le refus du combat et la retraite. Il la laisse s’enfoncer vers le sud pour mieux récupérer ensuite les terres par où elle est passée. Cette stratégie prend plusieurs années, exige patience et endurance ; mais au final elle paye, d’autant que Iggwilv s’intéresse de moins en moins à un empire de Tangut qui lui échappe de plus en plus. Son expédition finit par se dissoudre quelque part entre la Tarentine et le Starstonian, alors solidement défendu par l’archimage Llangwellyn the White. Beaucoup retiendront la leçon et éviteront de s’en prendre au Tangut, terre toujours et encore de refuge, même pour les « descendants » du Fléau de Derenworld.
Alors qu’il pourrait profiter d’un règne auréolé de sa gloire de vainqueur d’Iggwilv, Albéric III choisit de s’en servir pour montrer à son empire qu’il n’est pas du même bois que ses prédécesseurs. Tarantis, libérée de l’emprise d’Iggwilv, est brutalement « pacifiée » par l’armée impériale en 4626, dans le but d’en expurger la lèpre démoniaque qu’y aurait laissé la sorcière. Puis c’est le tour de Starstone en 4633, au prétexte qu’elle servirait de base aux avrossians qui, en restant inertes face à Iggwilv, ont objectivement aidée cette dernière. En 4641 Albéric s’en prend même à Modron, pourtant l’une des cités traditionnellement amies de Valonne, où l’on a osé irriter l’empereur en critiquant la méthode employée contre Tarantis et le prétexte contre Startone. En parallèle, l’empereur fournit des contingents de mercenaires aux Inghels qui lui permettent d’enfin envahir le Farath et d’obtenir sa capitulation en 4637, mettant un terme à la guerre faratho-inghelie. Le seul qui pourrait encore gêner Albéric est Harmentor the Wise mais ce dernier fait tout pour plaire à l’empereur, accueillant même chez lui son fils Ashalvorth.
Le résultat de l’étrange changement d’Albéric ne se fait pas attendre : les trois-quarts des Comtes Baillis démissionnent, autant par désapprobation du gouvernement que pour ne pas avoir à remplir les caisses de l’état vidées par sa ruineuse politique. La couronne doit en effet inventer des taxes que l’empereur peine à imposer et qui rendent les nains furieux et même les inghels mécontents. Partout on s’agite, on se rebelle, on conspire, notamment à Rallu, et même à Valon où le règne d’Albéric III est devenu extrêmement impopulaire.
Car, pour affronter Iggwilv, Albéric a édicté que chaque feu fiscal du Tangut enverrait à la guerre l’un de ses fils en âge de porter les armes. Il s’agissait de combler les lourdes pertes consécutives aux batailles précédentes. Cette décision a ainsi permis à l’empereur de bénéficier d’une grande armée de réserve, certes trop inexpérimentée pour affronter efficacement les forces d’Iggwilv en bataille rangée, mais suffisamment nombreuse pour reprendre et surtout occuper les territoires qu’elle laissait insuffisamment défendus. Elle a ainsi joué un rôle important dans la réussite de la stratégie employée contre Iggwilv.
Cependant le choix du feu (foyer) fiscal pour assiette de cette levée va s’avérer très dommageable. Au départ, ce choix partait d’une bonne intention : le feu fiscal étant le plus souvent une exploitation agricole qui réunit en général plusieurs familles, ce choix visait à limiter l’impact du prélèvement humain sur la force de travail. Mais le gouvernement impérial, contraint par le temps de la guerre, a pris sa décision seul, sans consulter les baillis auxquels il l’a imposée. Dans les faits, cette décision a abouti à pénaliser lourdement les petites exploitations, tenues par une famille qui n’a qu’un ou deux fils, par rapport aux grandes propriétés qui réunissent parfois des dizaines de familles dans un unique feu fiscal. Elle a aussi été très mal reçue dans les villes, où la majorité des artisans ou commerçants sont des exploitations mono-familiales. Et elle a été très mal perçue dans les pays refusant l’esclavage puisque le gouvernement impérial, pour s’assurer de l’accord de Blest, de la Tarentine, des Altaniens ou du Viridistan, a admis que les feux possédant des esclaves pourraient en envoyer un à la place de leur fils à condition de l’affranchir. A cet égard, la population de villes comme Valon, Modron, Byrny ou Raldarest cochent toutes les cases du mécontentement. Aussi, alors que la menace Iggwilv est écartée, les familles propriétaires d’exploitations qui manquent de bras ne comprennent pas que leurs fils restent employés à des opérations de police ou de guerre intérieure qui empêchent leur retour et prolongent l’angoisse d’apprendre un jour qu’ils sont morts ou estropiés.
Aucun monarque de Tangut n’est aussi vite et profondément passé de l’adoration à la détestation. C’est un bien étrange règne que celui du dernier fils de Firmann ; né sous Duncan IV, rien dans son enfance ne l’a prédestiné à accéder au trône impérial, moins encore à conduire une guerre contre un second Héritier d’Hornst, moins encore à en sortir comme le triomphateur aux yeux de tout un sous-continent. Il a commencé héros à la tête des chevaliers, il a continué en stratège avisé et prudent, et il termine en autocrate isolé et haï. Il meurt prématurément, comme ses deux frères, l’âge de 49 ans. Beaucoup imaginent alors que l’empereur a été empoisonné, hypothèse qui n’a jamais été confirmée. Mais c’est la première fois dans l’histoire du Tangut que l’assassinat de la personne impériale entre dans le champ du possible et, pour un certain nombre, du souhaitable.
Son successeur, Ashalvorth, dûment formé par Harmentor, réussit à calmer les esprits et à éviter de nouvelles révoltes en soulageant fiscalement le Farath, en rassurant les Comtes Baillis qui reprennent leurs fonctions, et en assainissant la situation financière ; mais il a beau s’appuyer sur l’élite intellectuelle du White Keep, sympathiser avec les elfes, renflouer les caisses de l’Etat avec l’aide de prêteurs Inghels, Avrossians et Farxlans, en termes de prestige le mal est fait : Albéric III aurait pu asseoir la légitimité des empereurs galathiens grâce à ses victoires mais c’est le contraire qui s’est produit dans la seconde moitié de son règne et c’est de cette dernière dont les gens se souviennent. D’inextinguibles rancoeurs se sont accumulées contre la maison de Galathia, certaines depuis son origine. La question de sa légitimité restera posée jusqu’à la fin de l’empire.
Pour compliquer encore la tâche d’Ashalvorth, l’apparition à cette époque de la All Wizards War démontre dans le monde entier l’impuissance des monarques à s’imposer aux sorciers. Le Tangut n’y fait pas exception, ce qui affaiblit considérablement la confiance du peuple envers l’empire. Au plan local, les Comtes Baillis sont débordés et ridiculisés par ces surpuissants rivaux. Ainsi, les règnes d’Araturian et Duncan V sont-ils encombré de démêlés avec des magiciens comme Proctius de Sudel, Raudessa de Xionne, Math the Demigod, Zertun Garygorne, Deserach Desak ou Slavish Crovelnov entre autres.
Le coup en réalité le plus rude passe alors inaperçu : la quasi-disparition de la marine de guerre du Tangut. Née de la volonté de l’impératrice Thoramène de tirer les leçons de la guerre gagnée en 4520 contre Avros, elle a été patiemment construite par l’empereur Thoroan, avec une certaine discrétion, afin de ne pas vexer ses puissants voisins. Thoroan commande deux caraques, coûteux navires de haute mer, à Zevjapuhr, et deux grandes galères construites à Tarantis et Mayhaven, qui serviront de navires amiraux. A la fin de son règne, la force navale de l’empire repose sur de quatre escadres basées à T’lan, Starstone, Rallu et Valon. Chacune est composée d’une douzaine de navires autour d’un vaisseau amiral : caraque ou galère, entouré de grands cogues armés pour la guerre et de jonques ou parfois de skeids auxiliaires.
Ces escadres sont destinées au maintient de l’ordre local, à affronter les pirates ou les sahuagins, et à se voir complétées de renforts locaux ou étrangers en cas de conflit de grande ampleur. Elle sont de taille suffisante à contrer une expédition étrangère, obligeant donc l’éventuel envahisseur à mobiliser une flotte complète. Enfin, la réunion des quatre escadres représente une flotte non négligeable qui peut suffire à faire pencher la balance en cas de conflit maritime entre Avros et le Vizan se déroulant dans les eaux tangutiannes. Elle représente donc un précieux atout diplomatique.
Or la All Wizards’ War bouleverse tout. Des monstres initialement summonés par des sorciers vont briser les escadres de Rallu et de Starstone qui tentaient de porter secours à des villages attaqués par d’autres monstres. Celle de T’lan sera la victime collatérale d’une bataille de mages dans la ville même et incendiée au port. Au moment où se termine la All Wizards’ War, l’empire ne dispose plus que de l’escadre de Valon, qui n’a cessé de passer d’un refuge secret à un autre, et d’une demi-douzaine de jonques ailleurs. Moins d’une vingtaine de navires pour le plus vaste territoire maritime du monde : autant dire quasiment rien.
En 4675, Dalgir monte sur le trône pour régner sur un empire en piteux état : l’administration est disloquée, les campagnes ravagées par la guerre, il n’a quasiment plus de marine de guerre, les impôts rentrent mal, personne ne veut prêter à l’Etat et toutes les grandes provinces se défient de la couronne. L’insuffisance de rentrées fiscales a conduit la couronne à des défauts de paiement qui ont ruiné son crédit. Car les guerres privées des mages ont tout chamboulé, à commencer par les Comtes Baillis, largement décrédibilisés par leur incapacité à protéger les populations relevant de leur administration. Beaucoup d’entre eux estiment que seule la présence de la personne impériale pourrait renforcer l’appareil d’Etat, le remettre en ordre de marche et en fonction.
Dalgir a vingt ans et des idées neuves. Son analyse de la situation le conduit à décider dès son avènement d’établir sa capitale à Viris l’année prochaine, en 4676. Et il décide aussi que le Tangut n’aura plus de capitale fixe, chaque monarque choisissant la sienne et pouvant même en changer à son gré. Ainsi espère-t-il que chaque cité et territoire alentour se rallie à la paix et à l’administration impériale dans l’espoir de devenir à son tour capitale.
C’est une terrible erreur. Non seulement l’empereur se coupe de Valon, son plus fidèle soutien, mais toutes les autres villes se demandent aussitôt : pourquoi Viris et pas moi ? D’autant que Dalgir semble un jouet entre les mains de Viristans et Inghels qui, prompts à tirer des conséquences définitives de l’affaiblissement des Comtes Baillis, prônent l’instauration d’un Etat centralisé tout en rivalisant pour savoir qui en aura les rênes via la mainmise sur la personne de l’empereur. D’autre part, des villes comme Tulla ou T’lan se retrouvent à des milliers de kilomètres de la nouvelle capitale avec l’impression de ne plus faire partie du même pays. Quant à Valon, on y moque avec amertume un empereur ayant choisi de se prélasser dans les beaux palais de Viris la chaude. L’adjectif « chaude » réfère implicitement à l’épouse de Dalgir, Eia Mycretia, une descendante de la célèbre famille qui rallia le Viridistan à l’empire, à qui beaucoup attribuent la décision de son mari en imaginant l’impératrice en séductrice lascive et dépravée.
Le fait est que règne à la Cour de Viris une atmosphère détestable où un jeune monarque désireux de bien faire s’est mis entre les mains de factions qui le tirent chacune dans leur direction, aboutissant à une série d’édits aussi nombreux qu’inefficaces : Dalgir signe plus d’actes que ses deux prédécesseurs réunis sans changer grand-chose dans les faits. Son idée maîtresse : la centralisation du Tangut, n’est une vélléité qui fait long feu. S’imaginant tirer les conséquences pratiques d’une institution devenue obsolète, il ôté de facto aux Comtes Baillis de tout pouvoir militaire et de coercition en les obligeant à les financer sur leurs deniers personnels. Or le remplacement du rôle traditionnel des Comtes Baillis par une administration centralisée impliquerait d’appuyer son autorité sur une force militaire mais la couronne n’en a pas les moyens financiers ni même le personnel qu’il y faudrait. Et remplacer les Comtes Baillis par de grands féodaux serait évidemment encore pire puisque cela reviendrait à faire de l’empereur leur otage, outre que la féodalité est inusitée dans la moitié de l’empire. Du coup, l’empereur édicte des textes qui défont sans refaire ni remplacer et qu’au final personne ne se soucie sérieusement d’appliquer.
Pourtant, dans la réalité du terrain, la situation de l’empire n’a rien de catastrophique. Si les Comtes Baillis sont devenus largement inopérants, leurs subordonnés locaux : les baillis, continuent, eux, d’assurer l’administration et la perception fiscale. Les premières ressources de la couronne proviennent de taxes indirectes perçues sur des grandes concessions : typiquement une exploitation de coton, de café, de céréales, et sur le commerce, notamment maritime, enregistré dans les villes et ports. Les secondes consistent en des parts en nature ou en contre-valeur monétaire des productions locales : l’impôt moyen s’élève au vingtième, typiquement un mouton sur vingt, dont l’empereur touche le quart, un autre quart revenant au bailli, le reste étant directement réinvesti localement. Par exemple, sur la laine d’un troupeau de cent moutons, l’empereur percevra 1,25% du produit en nature ou en argent.
Sur terre, la combinaison des chevaliers d’empire et d’escorteurs privés maintient la continuité du commerce et sa sécurité, permettant la rentrée de l’impôt. Le problème vient de la mer, où les pirates s’en donnent à coeur joie d’autant que les corsaires de Warwik ne traitent plus avec un empereur devenu lointain. Or l’absence de force navale impériale contraint pour la première fois depuis plus d’un siècle les ports à se défendre eux-mêmes. La pire faute du règne de Dalgir est sans doute de n’avoir pas remédié à cette carence.
Elle a pour première conséquence un rapide retour de la prééminence d’Avros sur pas moins de la moitié des mers du Tangut. Toutes les côtes des Falathmoon, Narostan et Dorostan Sea, ainsi que du Ronairon et de la baie de Starstone, passent de facto sous contrôle maritime avrossian, seul capable de contrecarrer efficacement les pirates.
Ailleurs, la défiance entre l’empereur et Valonne a atteint une acuité telle que l’escadre de Valon, seule force navale dont dispose encore le pouvoir impérial mais qui est composée principalement de valoners, ne s’emploie qu’à la défense de la Uther Pentwegern Sea. Ce sont en réalité les marins de Csio, de Tarantis, de Blest, ceux d’Ossary et de Warwik avec la Grey Morgana et le Nevilion, qui organisent contre le piratage un combat sans coordination et désordonné. D’autant qu’il leur arrive de payer ces mêmes pirates lorsque leurs services pourraient les arranger.
Tiraillé entre inghels et viristans, entre Sasserine et Viris, Dalgir ne parvient pas à choisir, à s’imposer, à gouverner. Reconstruire une grande flotte impériale pourquoi pas mais où ? avec quel argent ? comment le faire sans indisposer Avros, Vizan, Farxel ? Ne vaudrait-il pas mieux s’appuyer sur Rallu pour les uns, sur Csio pour les autres, sur Tarantis pour d’autres encore ? Pendant vingt ans de règne Dalgir hésite, essaie, change d’avis, se contredit, espère que ça va aller mieux, attend que ça aille mieux, se dit que ça ne va pas si mal que ça, se console dans les bras de son épouse. Après tout, la vie est si douce sur les rivages de la baie de Viris.
En 4694, l’impératrice Eia meurt en couches ; les elfes de Tangut, alertés par plusieurs oracles, viennent alors en délégation collective conduite par le prince Lendulië d’Uthryn supplier Dalgir de s’éloigner des miasmes de Viris et de revenir à Valon. Dalgir malgré son deuil, refuse et les éconduit gentiment. Il se remarie l’année suivante et meurt quatre ans plus tard, très probablement par empoisonnement, le 8 Licorne 4698, dans une indifférence tristement révélatrice.
Or, ce n’est pas son fils, mais sa seconde épouse, Bérénice Ramarcho, qui se proclame régente et impératrice, évinçant son beau-fils, Ulgirr, un enfant de six ans qui meurt à son tour, de maladie, moins de trois mois plus tard.
Ce coup d’état va s’avérer fatal aux galathiens, dont la légitimité juridique et populaire est déjà très affaiblie. Le mépris des lois dynastiques et la mort du jeune prince crée une scission entre ceux qui reconnaissent l’impératrice : Inghelis, Viris et Tarantis, ceux qui la tiennent pour une usurpatrice, Farath, Valonne et Starstone, ceux qui hésitent, Thunderhold, Csio et le reste.
A Csio, quelques semaines avant la mort de Dalgir, le dernier roi-dragon Wulfrikan s’est étrangement envolé sans réapparaître depuis lors. Le dragon Ancelgorn a alors convoqué tous les orcs de Tangut, qu’il travaille à séduire depuis des années, pour un grand assaut contre Csio afin d’y rétablir à son profit une royauté draconique.
Il est défait dans le Battleplain Gwalion, où son armée s’était réunie, par une attaque surprise du Vasthost de Csio conduit par Ermanarik de Thar. Cet humain tharbrien, dont la particule et le patronyme sont de pure fantaisie, est en fait un aventurier mercenaire devenu Maréchal de Normoot. Il a auparavant passé beaucoup de temps auprès des elfes et s’est lié d’amitié avec nombre d’entre eux. Ceux-ci l’ont parfaitement renseigné sur les mouvements orcs, ce qui a permis à Ermanarik de rallier les Vasthrongs1 de Csio pour réussir de nuit un encerclement des orcs en s’inspirant de la stratégie de l’empereur Nath. Grâce à cette victoire, Ermanarik est proclamé roi de Csio, le premier qui soit purement humain.
Les elfes d’Uthryn et de Dearthwood demandent alors à Ermanarik de leur rendre la pareille. Depuis toujours Viris est entourée des elfes de la forêt d’Elsenwood qui s’accrochent à leur habitat dont les viristans essaient de les chasser. Leur roi Splendeliel est trop fier pour appeler à l’aide quiconque d’autre que des elfes ; du coup, ce sont les Uthrynis qui s’y collent. Leur roi Sunelinnë imagine alors que la garantie du nouveau souverain de Csio constituerait un précieux atout pour l’Elsenwood car les elfes, depuis la – alors récente – Convention de Bakor, ne peuvent plus recourir à la magie pour gagner une guerre. Sunelinnë escompte qu’avec cette garantie, le Viridistan y regardera désormais à deux fois avant s’attaquer à l’Elsenwood, ce qui lui évitera de voler régulièrement à son secours.
Fidèle à son alliance et fort de sa victoire contre Ancelgorn, Ermanarik n’hésite pas plus qu’il ne calcule : le 2 Ariès 4700, avec le nouveau siècle, il se proclame défenseur des elfes et exige même, ce qui n’était ni prévu ni demandé par eux, que le Viridistan reconnaisse l’indépendance de ceux d’Elsenwood et leur ralliement à Uthryn ou à Csio.
Cette proclamation fait l’effet d’une bombe à Viris. Les rues s’emplissent d’appels aux armes d’une population persuadée que la jalousie de Csio, Startone,et Valonne a permis à ces sales elfes de les coaliser contre elle. L’impératrice ne peut s’opposer à l’exigence aussi générale qu’impétueuse d’aller punir ces pourritures sylves qui menacent la cité. C’est la guerre civile. L’Empire ne s’en remettra pas.
Deux blocs se font face : Inghelis, Viris et Tarantis d’un côté, Csio, Uthryn, Farath, Valonne et Starstone de l’autre. Dans un premier temps, la fortune semble sourire à l’impératrice. Elle se rend personnellement à Csio en ambassadrice et séduit Ermanarik, parvenant à le convaincre d’interrompre son entreprise contre le Viridistan. De leur côté Tarantis réussit son offensive contre Valonne et Inghelis la sienne contre Farath. Les ennemis de Bérénice sont désorganisés : les Uthrynis décident de défendre leurs forêts, Starstone s’estime incapable de mener une offensive, les Farathiens sont désorientés par les palinodies d’Ermanarik.
Mais la fortune de Bérénice Ramarcho ne dure pas. Tarantis a passablement égratigné l’antique royaume elfe de Kishar sur son chemin vers Valonne, ce qui conduit l’ensemble des elfes à prendre le parti Valoner et les Uthrynis à changer de stratégie. Le Farath parvient ainsi à inverser le sort des armes par une série d’embuscades organisées avec l’aide des elfes d’Uthryn. Quant au Viridistan il entreprend une guerre très dure, qui tourne parfois à l’extermination, contre ces gêneurs de l’Elsenwood, désormais dépourvus de magie. Horrifié, Sunelinnë adjure Ermanarik d’honorer sa parole mais ce dernier, irrésistiblement charmé par l’impératrice, fait la sourde oreille. L’alliance anti-Bérénice se décompose.
Dans le même temps, l’appareil d’État implose. Les chevaliers cessent leur service, ne sachant à quelle couronne se vouer, retournant chez eux ou se ralliant à tel pouvoir local. Les Comtes Baillis, déjà dévalués par All Wizards War et les édits de Dalgir, sont dépassés par les événements : ils ne sont pas des officiers militaires mais des serviteurs civils. Ils ne mobilisent de troupes que si leurs administrés le veulent bien ; or, depuis Dalgir, ils ne disposent plus que de leurs moyens personnels pour effectuer la police et ces moyens sont ridiculement insuffisants à permettre la levée d’une force armée. Génoros Tolcrède, Comte Bailli de Modroner, réussit néanmoins un appel aux armes mais ne l’emploie qu’à verrouiller l’indépendance de sa province. Les Comtes Baillis de Ghinoréa et de Farath y réussissent également et concluent une alliance avec Valonne. Cependant les deux Altanies, les Lakekands, Dahraun, Qwerthilion, Al’Tangu, Blest disparaissent en tant qu’entités administrées par un pouvoir central et on y attend que les choses se décantent.
En Valoner, Gaston Pélunas est seul Comte Bailli de l’empire à avoir conservé l’adhésion directe et complète de sa province. Il dispose de l’ancien appareil d’État, intact, qui a refusé de suivre Dalgir à Viris. A l’avènement de Bérénice, il a décliné le titre de roi de Valonne que la population voulait lui offrir et instauré dans l’ancien palais impérial de la Régie un conseil de gouvernement, élu au suffrage universel indirect, qui administre le pays en l’ayant désigné pour son représentant. Le choix d’exproprier l’impératrice de ses appartements de Valon dit clairement quel choix y est alors fait. Pélunas abandonne alors le titre de Bailli, car il ne dépend plus d’un contrat avec la couronne, pour devenir Comte d’un Valoner souverain.
Le désordre général pousse Starstone à appeler au secours la République Maritime d’Avros qui accepte d’intervenir pour la première fois depuis la défaite que lui infligea Atamaran près de deux siècles auparavant. Apprenant cela, le Comte Bailli d’Ostianne, Azalkor Bréobomdibolus, décide lui aussi de confier la province dont il a charge aux bois soins de la protection avrossiane, espérant lui éviter les ravages d’une guerre. La République Maritime, déjà maîtresse des mers, accepte de contrôler temporairement les terres, le temps que la situation se calme. L’ambiance belliqueuse est alors si prégnante que chacun de leur côté, le Comte de Valoner et l’impératrice Bérénice promettent qu’ils lui déclareront la guerre sitôt qu’ils en auront terminé avec celle civile qui déchire le pays.
Face au danger, Tarantis, qui fonctionnait déjà comme une république, proclame qu’elle en est une indépendante et nomme le consul Jaros Ziriakos tyran temporaire. Ziriakos, un excellent capitaine naval, se dépêche alors de préparer une invasion du Starstonian avant qu’Avros ne puisse intervenir. Il embarque en Dahraun l’armée qui attaquait le Valoner et se présente le 26 Licorne 4700 devant Starstone. Les Tarentins donnent l’assaut, pillent et brûlent en moins d’une semaine tout le Starstonian. Les Avrossians ont perdu leur meilleur allié et leur base dans les affaires tangutiannes.
A l’été 4701, le Viridistan est enfin victorieux des elfes d’Elsenwood qui avaient pourtant été renforcés d’alliés tharbriens et elfes du Qwerthilion. Mais cette même année, Ermanarik Ier the Bold décide de jouer le tout pour le tout en se proclamant Grand Roi de Caelia. Il envoie un ultimatum à Génoros Tolcrède qui en appelle vainement à l’impératrice, à Pélunas, à tout le monde. Mais tout le monde a d’autres chats à fouetter. En quelques semaines, Ermanarik annexe le Modroner par une campagne éclair qui s’avère un modèle de réussite grâce à son recours à des alliés gobelins. Cette conquête lui permet de mettre la main sur les précieuses flottes d’Ossary et de Sea Rune, faisant de lui un acteur naval d’importance. Après quoi il se retourne vers le nord, occupe les villes de Byrny puis de Haghill, menaçant indirectement Thunderhold. Il se justifie en expliquant avoir libéré les nains de la menace Ancelgorn sans avoir reçu la moindre aide ou récompense de leur part. Ce n’est pas faux mais l’évidence reste qu’Ermanarik ne cherche qu’à reconstituer sur sa tête l’antique royaume de Caelia, quelqu’en soit le prix.
Le roi dzîrmesh Fordri Tar Thunderhold estime alors que la plaisanterie a assez duré et déclare la guerre à Csio avec le soutien de l’île de Blest où une République Maritime indépendante a été proclamée à Rallu le 5 Gemini.
Début 4702 plus personne ne maîtrise la situation ; tout le monde est en guerre contre tout le monde et chacun semble tirer dans son coin sur tout ce qui passe à sa portée. Pratiquement toutes les provinces de l’immense empire agissent désormais en zones indépendantes et non en composantes d’un état souverain ; les clans altaniens et tharbriens comme les nomades des Glow Worms et de Karzuluth retournent à leurs querelles et à l’anarchie.
Grâce aux marins de Modron, Sea Rune et Ossary, Ermanarik, qui possède désormais l’énorme drakkar Grey Morgana, défait sur mer la flotte de Blest malgré l’appui d’Avros. Mais Thunderhold a l’allégeance de Warwik qui possède quant à elle l’énorme drakkar Nevilion, ce qui permet à Valonne de débarquer sur la Roglaroon un corps expéditionnaire qui libère Modron et menace Normoot.
Ermanarik re-débarque juste à temps pour sauver sa capitale mais il ne peut empêcher les nains et leurs alliés de lui reprendre Byrny. Avros s’est implantée en Ostianne où elle est menacée par l’ensemble Valoner-Ghinorëa sous l’autorité de Pélunas qui cherche de con côté à contrôler l’est du Tangut pour écarter la menace tarentine. Tarantis fait les yeux doux au Vizan et réciproquement. Les Inghels poursuivent une guerre d’usure contre le Farath qui, abandonné par les Uthrynis revenus chez eux après la défaite en Elsenwood, cède du terrain et appelle à l’aide Valonne, Csio, le Farxel, Avros, quiconque. Un complet désordre règne partout, au point qu’on ne sait plus qui est allié ou ennemi avec qui.
L’impératrice Bérénice tente alors de reprendre l’initiative. Elle admet l’indépendance et la légitimité du Caelia, propose un statut particulier à Tarantis, promet d’aider les Inghels à vaincre leur meilleur ennemi le Farath. Son idée maîtresse consiste grosso modo à diviser le Tangut en quatre parts : l’est à Tarantis, le nord au Caelia, le sud à Viris, l’ouest à l’Inghelis. Seules conditions : d’une part prêter allégeance, même en tant que souverains, au trône de Viris ; d’autre part marcher sur Valonne et Farath et les anéantir.
Ermanarik de Caelia et Ingvar, ambassadeur des Inghels, acceptent d’emblée ; mais Ziriakos, le tyran de Tarantis, hésite. Il se préoccupe surtout d’affaires maritimes et commence à sentir la pression d’Avros qui a retrouvé avec Blest une attache dans la mer des Cinq Vents. D’autre part, la montée en puissance navale de Csio l’inquiète. Surtout, il estime que Tarantis n’a pas les moyens de posséder l’énorme part du gâteau que lui propose l’impératrice : la péninsule ghinoréenne est bien trop vaste pour la seule cité-état tarentine. Face à ce qu’il pressent comme une duperie, il temporise tout en accélérant son rapprochement avec le Vizan.
Mais en attendant, il laisse un contingent tarentin en ligne contre Valonne ; combinée avec la présence des avrossians en Ostianne, cette menace contraint le Comte Pélunas à maintenir le gros de ses forces en Ghinorea et dans l’est du Valoner. Bérénice et Ermanarik n’en demandent pas davantage.
Au cours de l’hiver 4702-4703 ils entreprennent une longue marche contournant l’Uthryn puis les Lakelands en feignant d’envahir le Farath pour en réalité fondre sur le Valoner par l’ouest, profitant que l’armée principale de Valonne est fixée sur sa frontière orientale par celle de Tarantis.
L’impératrice et le grand-roi arrivent presque sans encombre devant les murs de l’ex-capitale où s’est enfermée le reste des armées valoners, galvanisées par la présence du Comte Pélunas Après d’infructueux pourparlers, le siège commence le 13 Gemini 4703. Dès le lendemain 14, l’impératrice est tuée dans le camp des assiégeants par un carreau d’arbalète spécialement destiné à l’occire sans nulle possibilité de soin. Son jeune fils Aragloen est le surlendemain 15 proclamé empereur à Viris avec une régence sous influence de l’ambassadeur inghel Ingvar of Thel. C’en est fini de la Grande Division du Tangut rêvée par l’impératrice Bérénice et le grand-roi Ermanarik qui fut son dernier amant.
Jaros Ziriakos l’a tout de suite compris. Il démissionne et remet le pouvoir au Conseil de Tarantis. Celle-ci se proclame neutre et décide conclure un armistice avec Valonne afin de pouvoir mener sa propre politique, c’est à dire tranquillement s’en prendre à Blest, Starstone ou Avros, avec le soutien du Vizan. Ce qui libère l’armée orientale de Valoner qui peut désormais se précipiter à la rescousse de sa capitale.
Même seul Ermanarik, pourrait encore redresser la situation : il a avec lui toutes les forces Csiosso-Viridistanes quasiment intactes, les fameux Vasthrongs de Viris et de Csio qui viennent de remporter victoire sur victoire, lorsqu’il est informé que l’armée orientale de Valoner fait mouvement vers lui ; cependant son moral est miné par la mort de Bérénice et malgré sa supériorité numérique et les adjurations du Maréchal de Viridistan Bulciphar Nemerummeride, il opte pour un repli. Cependant il ne peut l’accomplir par la mer : aucun grand port ne lui est accessible et il ne dispose pas d’une supériorité navale face à la combinaison des corsaires de Warwik et de la flotte valoner, demeurée intacte. Il décide donc qu’il est plus prudent de rebrousser chemin par voie de terre mais voit sa retraite interceptée par les elfes Uthryni et leurs alliés des Lakelands, bien décidés à lui bloquer le chemin du retour et à lui faire payer la trahison de sa parole. Cherchant à les contourner Ermanarik est alors rattrapé par l’armée Valoner partie à sa poursuite. Le choc a lieu au hameau de Rangers : c’est une énorme bataille qui dure deux jours et s’achève en une affreuse boucherie dont Ermanarik émerge vainqueur malgré d’énormes pertes. Les elfes sont forcés de se replier vers les Lakelands et l’armée Valoner, quasi-anéantie, fait elle aussi retraite vers sa capitale. La conséquence catastrophique de Rangers, parfois surnommée le suicide du Tangut, vient de ce que plus aucune force politique ne dispose ensuite d’une force militaire de taille à unifier le pays.
Le Maréchal Bulciphar Nemerummeride reçoit sur ses entrefaites l’ordre du nouvel empereur Aragloen d’attaquer le Farath en conjonction avec une opération ingheline. Il n’est pas nécessaire d’être particulièrement perspicace pour deviner que cet ordre n’émane pas en réalité du jeune empereur mais d’Ingvar de Thel qui contrôle le conseil de régence. Ermanarik sent que la mainmise sur le Viridistan et l’empire par les inghels ne présage rien de bon et s’en retourne au plus vite chez lui où les nains de Thunderhold progressent vers Normoot. Quant à Bulciphar, malgré des effectifs diminués de moitié, il obéit et pénètre en Farath par le Conventour et le Marbrois,
Réagissant aux appels à l’aide du Farath, de Thunderhold, et des elfes, le Farxel choisit alors, pour la première fois de son histoire, d’intervenir militairement en Tangut. Sa diplomatie était jusqu’alors paralysée par une noblesse partagée entre les Langkole d’Helmtia, partisans de leurs cousins farathiens, et les Braugenz de Jagde qui soutenaient leurs cousins inhgelis. Mais en 4704 monte sur le trône le jeune Einrik V qui soupçonne, probablement à tort, les inghels d’avoir ourdi la mort de son père, mais constate, sans doute à raison, qu’ils sont en train d’assujettir à leurs propres intérêts ce qui reste d’empire en Tangut ; le roi de Farxel décide donc de les contrecarrer en pénétrant en Farath avec son armée.
Comme Aragloen et Ermanarik, Einrik V est un monarque inexpérimenté ; il n’a pas mesuré l’ampleur de la désagrégation du Tangut. Alors que son père Einrik IV espérait préserver et même restaurer ce grand état stable et riche à son frontière orientale, l’incursion de son fils va achever de détruire ce qui reste d’unité au Tangut.
Einrik V vole de victoire en victoire, d’abord contre les Inghels en Farath, obligeant Bulciphar, qui a compris que l’offensive farxlane menace de le couper de ses bases, à opèrer une retraite stratégique via les Eleph Territories afin de pouvoir défendre le Viridistan. Le roi de Farxel arrive devant Brownford qui est enlevée par assaut le 28 Leo 4704. Cette capture entraîne la reddition immédiate de l’Inghelis, soucieux d’éviter que le roi de Farxel ne s’en prenne à Sasserine, ce qui était sans doute son intention véritable2. Einrik poursuit sans attendre son offensive contre le Viridistan et défait Bulciphar, qui n’a pas eu le temps de recompléter ses effectifs, à la bataille décisive de Leander le 14 Virgo, ce qui lui ouvre le chemin de Viris. Il arrive six jours plus tard devant la capitale qui a éjecté le pauvre empereur Aragloen en signe de soumission tout en conservant les Attributs Impériaux. Aragloen disparaît dans les montagnes d’Al’Tangu ; on retrouvera son cadavre nu dans une vallée des Gigabolts. La lignée des empereurs galathiens de Tangut cesse avec lui.
Cette mort fait grand bruit à Csio où Ermanarik mobilise ses Throngs et propose à Valonne et Thunderhold une trêve qui est rapidement acceptée. Il reçoit le soutien de la république tarentine horrifiée par le sort du dernier empereur qu’on attribue à tort à la férocité farxlane. Même Bulciphar décide d’oublier le passé pour se joindre à Ermanarik afin de bouter le farxlan hors de Tangut.
Peu désireux d’affronter à la fois Ermanarik Ier, Bulciphar et Ziriakos sur leurs terres et mers, Einrik accepte la reddition de Viris où il fait une entrée symbolique : il n’y reste qu’une demi-journée avant de se retirer hâtivement en Farxel, laissant le Tangut se désagréger. Bulciphar récupère le trône du Viridistan mais non celui de l’Empire pour lequel il se considère lui-même dénué de toute légitimité et qui demeure inoccupé ; province après province, cité après cité, tribus, fiefs, îles, villes ou villages déclarent l’empire vacant et recouvrent leur indépendance.
Depuis plusieurs années, Tarentins et Vizaners ont laissé la Mer des Cinq Vents devenir un nid à pirates afin de gêner les avrossians. Cela a effectivement contraint Avros à s’occuper de protéger son commerce, la rendant par suite incapable d’aider efficacement Thunderhold et Blest contre Ermanarik. Mais la disparition de la monarchie impériale et de sa marine de guerre combinées à la fragmentation des flottes armées, qui se bornent à une défense locale, et à la défaillance des grandes flottes étrangères, produisent alors ce que des générations d’empereurs et de Comtes Baillis ont évité : la formation d’une alliance générale de fraternités de pirates.
Elles s’unissent pour un raid étonnamment audacieux, visant directement Valon dont l’armée est décimée depuis Rangers, qui est prise par ruse grâce à une combinaison des pirates avec des hordes de gnolls et de barbares venus des Glow-Worms et du Ghinor. La ville est pillée et incendiée le 5 Balance 4704. La flotte de Warwik, traditionnellement alliée de Valonne, n’est pas intervenue, étant occupée à combattre celle de Csio ; la flotte valoner a tenté une sortie mais a été écrasée sous le nombre. Valon voit ses plus beaux bâtiments détruits et avec eux les archives impériales ; elle perd plus de la moitié de ses habitants exterminés ou réduits en esclavage après que les portes aient été ouvertes aux gnolls qui attendaient la curée et qui mangeront vif le malheureux Comte Pélunas.
On date de la chute de Valon la fin de l’empire de Tangut. L’État a disparu. Le monarque a disparu. La capitale a disparu. Même Avros a disparu, ayant prudemment rapatrié son infanterie. Seule Viris pourrait paraître en mesure de rétablir l’empire et c’est ce qu’attend d’elle Einrik V qui, ne voyant rien venir, décide de mettre lui-même sur le trône de Tangut un nouvel empereur en remplacement de Bulciphar. Il repart donc en campagne contre Viris quatre ans après sa venue précédente. Mais Bulciphar n’est pas l’imbécile qu’imagine Einrik ; c’est un commandant cultivé et expérimenté qui se souvient du règne d’Albéric III et de l’utilité de la profondeur territoriale du Tangut. Il quitte le Viridistan avec son armée et rejoint Ermanarik et la sienne pour attendre fermement le roi de Farxel dans les monts et collines à l’ouest de Normoot. Einrik s’empare donc à nouveau de Viris, laissée ville ouverte, mais ne peut en empêcher le pillage par ses troupes à la fois exaltées par un sentiment anti-zahire qu’ils transfèrent sur le Viridistan, appâtées ce qu’ils croient la légendaire richesse de la capitale du Tangut, et frustrés d’en avoir été privés quatre ans plus tôt. Pendant trois jours, la soldatesque farxlane se constitue un énorme butin et incendie partiellement la ville. Les citadins qui s’enfuient, les marins qui ont vu le chaos, les voyageurs et commerçants de passage répandent une image désastreuse de ces pseudo sauveurs de l’empire, pillards incendiaires d’une ville ouverte et sans défense. Einrik se retrouve alors face à une impasse : comment installer un nouvel empereur dans ces conditions ? Avec quelle légitimité ? Et quelles perspectives lui restent désormais ? Aller se faire harceler en Al’TAngu et Qwerthilion avant de pouvoir affronter sur leurs terres les Throngs d’Ermanarik et de Bulciphar peut-être renforcés d’ici là des nains de Thunderhold qu’ils appellent à grands cris au secours ?
Le roi de Farxel se souvient de quelle manière l’invasion d’Iggwilv a fini. Il se contente d’emporter le Sceptre impérial afin qu’aucun prétendant ne puisse réussir sans son aval ; puis il repart à nouveau, tel un simple pillard, vainqueur d’un Tangut qui est en réalité déjà mort.
Bien que mal connu, le bilan des guerres ayant conduit à la chute de l’empire de Tangut est sans doute l’un des plus épouvantables qui aient jamais eu lieu sur Derenworld et l’une des plus grandes défaites de la civilisation. Il n’y a pas lieu de décrire ici le détail des massacres opérés dans l’escalade des vengeances sur des terres prises ou reprises, dans les résurgences de haines implacables et parfois ancestrales. Partout, des années durant, des guerriers soldats ou à leur compte, des humanoïdes, des barbares et des pillards de toute sorte ont plongé dans l’horreur des populations devenues sans défense. Le White Keep estime que le Valoner a subi 200.000 morts ou disparus ou enlevés pour esclavage : plus du dixième de sa population, plus du quart de ses hommes en âge et capacité de travailler. Sur terre comme sur mer, bien des conflits ne cesseront que faute de combattants. On dit à cette époque que les démons doivent bien se marrer à voir les vivants réussir à faire mieux qu’eux.
L’estimation du Valoner donne une idée fidèle de la régression de la population humaine dans le sous-continent après neuf ans de guerre civile. Plus de 50% des habitats civilisés et terres cultivées ont été détruits ou abandonnés. Près de la moitié de la marine marchande a coulé. De vastes zones sont entièrement dépeuplés, livrées aux monstres ou aux humanoïdes qui croissent rapidement en nombre et en territoires… C’est un retour à la sauvagerie, à la barbarie. Starstone, Byrny, Valon, Tula, Brownford, Talmaris, Modron sont en ruines. Le Ghinorea, l’Ostianne, le Modroner le Valoner les Lakelands, le Qwerthilion, l’Al’Tangu sont razziés par par les humanoïdes, les géants, les monstres. Jamais le pays ne s’en relèvera et il lui faudra plus de 150 ans pour retrouver un niveau de civilisation, de commerce, de technologie, d’art et de culture comparable à ce qu’il en était sous le règne de Dalgirr.
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1 — Termes militaires particuliers en usage en Tangut (essentiellement en Csio, Viridistan et Tarentine)↑
2 — Il est probable que ce qui décide l’intervention d’Einrik V est en effet la perspective de raser ou de combler le port de Sasserine, cette plaie au flanc du commerce farxlan comme on la nomme à la Cour de Qwellis. Le Farxel avait déjà failli intervenir en 4613 au soutien du Farath pour cette même raison. Le fait est que l’agrandissement de la ville permise par la générosité impériale sous le règne de Firmann l’ont transformée en rivale des grands ports de Farxel, Athanïs et Bénévent, qui estiment qu’elle a capté le quart de leur trafic au long cours. C’est pourquoi le traité de reddition de 4704 comporte la renonciation par l’Inghelis à relier Sasserine au Farath par une grand-route. ↑