Attention spoilers – cet article est écrit après la diffusion de l’avant-dernier épisode de la série Game of Thrones et avant la parution du dernier.
La figure de Daenerys Targaryen apparaît particulièrement révélatrice du message que George Martin entend transmettre à l’issue de la révélation apportée par le pénultième épisode de la série Game of Thrones dont il est l’auteur originel.
Pendant longtemps, « Dany » apparaît comme la courageuse héritière d’un trône qu’elle veut reconquérir pour le bien de son peuple en se différenciant de ses prédécesseurs. Elle n’a pour cela strictement rien. Elle démarre d’un point zéro.
L’enfance et l’adolescence de Daenerys sont affreuses. Sa famille massacrée, contrainte de fuir son pays, quasi-mendiante en Essos, elle est l’objet de son frère Viserys qui la cède aux Dothraki contre son gré. Illyrio Mopatis, qui forme tandem avec Varys, l’a en effet promise à Khal Drogo en échange de son soutien pour la reconquête des Sept Royaumes par Viserys. Elle y gagne trois œufs de dragons offerts par Illyrio Mopatis pour son mariage et qui feront sa fortune. Ainsi débute le plan qu’elle va mettre en oeuvre pendant le reste de la série.
On peut comprendre qu’elle ne soit pas particulièrement désespérée par la mort de Viserys, qui la traitait comme une marchandise et dont la disparition lui transfère l’héritage Targaryen et le soutien Dothraki.
Ce n’en est pas moins une trahison de l’accord négocié par Mopatis que Khal Drogo et son épouse, au lieu d’honorer, détournent à leur profit afin que leur propre descendance règne sur les Sept Royaumes.
Puis Khal Drogo entreprend d’attaquer des villages alentour afin d’obtenir des esclaves qu’il vendra pour gagner l’argent nécessaire aux bateaux lui permettant de traverser la mer jusqu’en Westeros. Daenerys n’y trouve rien à redire, seuls les viols la dérangent. Elle trouve même ça tellement normal qu’elle impose l’une des victimes de ces exactions : Mirri Maz Duur, pour soigner son mari. On sait que ce ne sera pas une bonne idée : Khal Drogo meurt et son fils en même temps. Mirri Maz Duur explique alors qu’elle l’a fait exprès car elle a été violée plusieurs fois et son temple incendié par la faute de Khal Drogo qui, grâce à elle, ne brûlera désormais pas d’autres villes. En représailles, Daenerys la fait brûler vive sur le bûcher funéraire de Drogo où elle entre avec les œufs de dragon pour en ressortir intacte accompagnée de ses trois dragons, avec lesquels elle va entreprendre de reconquérir un trône qu’elle estime désormais le sien.
Peu importe que Khal Drogo et elle aient trahi l’accord conclu par Viserys. Peu importe que son mari assassine à cet effet son propre frère, légitime héritier des Targaryen, pour mettre à sa place son propre fils. Et il est normal de brûler des villages afin d’en obtenir des esclaves pour son projet politique, esclaves qu’on exécutera pour leur apprendre le respect qu’ils doivent.
C’est le point de départ de Daenerys. Et c’est aussi son point d’arrivée.
La jolie mère des dragons, devenue libératrice d’esclaves, héritière des Sept Royaumes, auto-proclamée bienfaisante souveraine, sexy blonde héroïne préférée de la majorité des fans se révèle à l’extrême fin de la série pour ce qu’elle est devenue et n’a peut-être jamais cessé d’être au fond : une assoiffée de pouvoir animée d’une inextinguible volonté de vengeance. Que Tyrion, devenu la crédulité même, ait autant eu tort de croire en sa parole de ne pas raser King’s Landing qu’en celle de Cersei de se porter au secours du Nord en dit assez sur les intentions de Martin.
Aucune des avanies subies depuis son retour à Westeros : ni la perte de deux dragons, ni celle de Jorah ou Missandei, ni la découverte de la véritable identité de Jon Snow n’expliquent que bien que la cloche de la reddition ait sonné, Daenerys entreprenne de détruire non pas le seul Red Keep mais la ville de King’s Landing toute entière.
La seule explication convaincante réside dans cet entretien avec Olenna Tyrell qui fait coincider sa propre vengeance avec celle de la Reine des Epines.
Daenerys: I’m not here to be queen of the ashes.
Olenna: That’s very nice to hear. Of course I can’t remember a queen that was better loved than my granddaughter. The common people loved her, the nobles loved her and what is left of her now ? Ashes. Commoners, nobles, they’re all just children really. The won’t obey you, unless they fear you.
Daenerys: I realize you’re here out of hatred for Cersei and not love for me. But I swear to you to she will pay for what she’s done and we will bring peace back to Westeros.
Olenna: « Peace ? Do you think that’s what we had under your father, or his father, or his ? Peace never lasts my dear. Will you take a bit of advise from an old woman ? He’s a clever man, your Hand. I’ve known a great many clever men. I’ve outlived them all. Do you know why ? I ignored them. The lords of Westeros are sheep. Are you a sheep ? No. You’re a dragon. Be a dragon.
La peur plutôt que l’amour. La guerre plutôt que la paix. La volonté plutôt que l’intelligence. Etre obéie plutôt qu’aimée. Ainsi se jouent les trônes, selon une Olenna Machiavel qui n’a sans doute pas mesuré toute la capacité destructrice d’une Daenerys plus que disposée à l’entendre.
Olenna arme et légitime les résolutions mortifères de Daenerys sans percevoir qu’elle s’adresse en effet à un dragon pour lequel l’extermination est à la fois un moyen et une fin. Elle croit que Daenerys joue au Game of Thrones telle une Cersei ou un Stannis, alors que celle-ci, comme le Night King, ne joue à rien : Daenerys c’est Danaerys et rien d’autre, quitte à tout détruire y compris le Trône de Fer qu’elle ensevelit sous les décombres du Red Keep. Mais nous sommes aussi aveugles que la Reine des Epines car la force du récit de Martin est d’avoir incité et séduit les spectateurs et lecteurs par la pensée contraire, de l’avoir décrite en bonne et gentille rebelle pendant son ascension de Qarth à Meereen en passant par Astapor et Vaes Dothrak alors qu’elle n’avait pas les moyens dont elle dispose devant Kings’ Landing, pour nous faire croire à la super-héroïne à laquelle on avait envie de croire. Et pourtant, les indices n’ont pas manqué, depuis Mirri Maz Duur.
Pendant son parcours en Essos, Daenerys a identifié la faiblesse des esclavagistes d’Astapor, Yunkai et Meereen et a déterminé qu’avec ses dragons elle parviendrait à renverser leurs règnes pour se tailler un royaume fondé sur l’abolition de l’esclavage. Lorsqu’elle y réussit finalement, après avoir dû pour cela attendre que les dragons soient devenus adultes, ce n’est que pour partir vers Westeros avec la promesse que les esclaves seraient libérés dans sept ans, promesse émanant notamment de la cité de Yunkai qui a plus de six fois trahi ses engagements dans le seul laps de temps de la série. Jamais la Daenerys qui s’offusque de l’esclavagisme qu’elle affronte dans les cités de la Slavers’ Bay n’a manifesté le moindre regret d’avoir, lorsqu’elle était khaleesi, alimenté cette même pratique qui arrangeait alors ses desseins.
Toutefois Westeros ne lui a rien demandé, à Daenerys qui ne s’est guère souciée de savoir si elle y serait bien accueillie ni si les Sept Royaumes avaient réellement besoin qu’elle y règne. Personne n’y attend d’être libéré d’esclavagistes, ce qui est jusqu’alors sa seule ligne politique. Elle a montré à Astapor, Yunkai et Meereen une capacité à gouverner à peu près inverse de sa capacité à conquérir — et les livres sont à cet égard beaucoup plus sévères que la série. Que Robert, Joffrey ou Tommen Baratheon aient été ou non de bons monarques n’a jamais eu la moindre importance à ses yeux : ils n’étaient que ses usurpateurs. Tant mieux si Barristan ou Tyrion lui disent que les monarques Baratheon-Lannister sont tellement nuls qu’on espérera forcément le retour d’un Targaryen, ce que rien ne démontre d’ailleurs ; mais seule compte réellement sa propre restauration.
Qu’apporte à Westeros le retour de la Targaryen ? Rien. Elle ratiboise l’armée Lannister et flingue les Tarly pour des raisons personnelles ou tactiques ; et c’est tout. Le seul crime des Tarly est de l’avoir affrontée ; ils ne se sont pas rebellés contre elle mais ont choisi la reine, Cersei, contre la rébellion Tyrrell, et de défendre Westeros contre des envahisseurs venus d’Essos. La proposition que leur fait Daenerys de la rallier ou de mourir revient à leur demander de choisir entre le déshonneur et la mort, ce qu’elle peut d’autant moins ignorer que Tyrion lui conseille d’agir différemment.
Et elle ne sert, au final, à pratiquement rien contre le Night King que seuls les Starks anéantissent.
Elle se plaint de n’être pas aimée mais, en vérité, pourquoi l’aimerait-on ? La seule chose qui l’intéresse fondamentalement est de récupérer « son » trône pour régner sur des contrées dont elle ne connaît rien et qui sont promises aux délicats Dothraki si ses habitants ne sont pas d’accord avec elle. Elle-même ne tombe amoureuse que des gens de pouvoir : Drogo, roi des Dothraki, Jon, roi du Nord, alors qu’elle doit la vie à Jorah et Dario, qu’elle congédiera pourtant l’un et l’autre. Elle doit aussi ses dragons à Varys (via Illyrio Mopatis) traité comme un subalterne chanceux de pouvoir se contenter d’être à son service. Elle se fiche de Dorne, de Storm’s End, des Riverlands ou de Highgarden comme de sa quatrième chaussette. Contrairement aux rois élus des Iron Islands ou du Nord, elle ne s’appuie que sur un droit du sang qui déguise à peine un droit de conquête, c’est-à-dire la loi du plus fort, qu’elle est. Elle arrive à Winterfell en reine parce que fille d’Aerys II qui a flingué à la fois Rickard Stark, grand-père de Bran, Sansa et Arya, et Brandon Stark, le frère de leur père et héritier originel de la maison, puis condamné à mort leur propre père Eddard Stark sans aucune raison. Et après avoir exigé l’allégeance du roi du Nord puis un traité avec Cersei avant de venir au secours de ceux dont dépend le sort de Westeros. Et elle s’attend à être aimée ?
Et lorsqu’elle apprend que le droit qu’elle revendique depuis le début de la série est inférieur à celui d’un roi qui s’avère être son légitime neveu Aegon, aimé de ses sujets et dont elle est par-dessus le marché amoureuse, au lieu de se mettre à son service afin de restaurer la maison Targaryen dans sa pleine légitimité, elle lui demande de taire cette vérité afin qu’elle-même puisse devenir reine sur le fondement d’une dissimulation qui n’aurait rien à envier à la fausseté d’une Cersei cachant la véritable paternité de Joffrey.
Bien sûr, Daenerys n’est pas que cela. Comme tous les grands acteurs de la saga martinienne, à commencer par les trois Lannister : Cersei, Tyrion, Jaime, c’est un être complexe et même complexé. Son authentique amour pour Jon Snow, la sagesse conjuguée de Tyrion et de Varys, la simple grandeur d’un Barristan Selmy, l’exemplaire fidélité d’une Missandei ou d’un Jorah Mormont pèsent sur ses choix et la maintiennent dans la noble dame qu’on voudrait qu’elle soit. Elle s’allie sincèrement avec le Nord pour combattre le Night King, quitte à remettre à plus tard sa propre conquête du trône. Elle va réellement prendre des risques pour les Sept Royaumes et oser affronter elle-même le Night King face à face. Il existe une authentique bienveillante Daenerys : la narration ne laisse aucun doute à ce sujet. Mais l’habileté de cette narration consiste à avoir celé la terrible sous la gentille.
Sansa l’a dévoilée en constatant que son secours avait pour contrepartie l’allégeance de Jon Snow et que son amour pour celui-ci n’irait pas jusqu’à renoncer au trône de fer en faveur de son légitime héritier. Et sans doute l’aînée des Stark a-t-elle aussi deviné, comme l’auraient assurément fait un Littlefinger ou un Tywin Lannister, que si Daenerys consent à un délai avant de s’emparer de ce trône, c’est qu’elle n’a aucun doute sur son succès.
Varys a lui aussi compris, certes trop tard, qu’il avait sans doute fait une connerie en ramenant à Westeros non pas la légitime héritière du preux Rhaegar mais une autre Cersei voulant le trône pour le trône sans bien savoir qu’en faire. Car il ne faut pas être grand clerc pour s’apercevoir combien de ceux qui ont perdu, tels Stannis Baratheon, Tommen et Margaery, ou Rob Stark, auraient sans doute fait de meilleurs souverains qu’elle. Mais Varys était déjà prêt à préférer Viserys Targaryen à Robert Baratheon…
Cependant nous, spectateurs, quand donc avons-nous compris ? Ne nous a-t-il pas fallu le gros plan de la Daenerys grimaçante sur son Drogon au dessus de King’s Landing dont les cloches résonnent ? Toute la force du récit martinien aura consisté à nous faire oublier ce que nous savions depuis le sacrifice de Mirri Maz Duur, afin de nous enseigner combien est instructif cet oubli.
Le retournement apparemment brutal de Daenerys montre qu’elle restée l’épouse de Khal Drogo qui n’hésitait pas à incendier des villages pour obtenir des bateaux et la fille d’Aerys II Targaryen qui avait prévu de détruire King’s Landing par le wildfire. George Martin nous indique qu’aucune horreur n’est plus dangereuse que celle qui avance masquée sous les bons sentiments, la belle gueule, l’apparence de légitimité, la prétendue libération des opprimés. La seule chose qui importe est le pouvoir et celui de Daenerys est surnaturel, absolu et terrifiant. Or, comme l’écrivit Thucydide, tout homme va jusqu’au bout de son pouvoir. Cette phrase est à la fondation et aussi à la conclusion de la saga de George Martin.
La leçon de George Martin, c’est que seul importe de considérer le degré de pouvoir d’un protagoniste politique, ce que ni ceux de la série ni les spectateurs ne comprendront avant qu’il ne soit trop tard. Personne n’est venu dire que le pire danger est en réalité Daenerys parce qu’elle seule a la bombe atomique. Personne n’a vu, y compris votre serviteur, que le Night King était le meilleur allié de Daenerys, non parce qu’il lui offrait de démontrer sa capacité à sauver Westeros, à quoi elle ne réussit d’ailleurs pas, non parce qu’elle l’a laissé s’emparer d’un dragon qui servira à détruire un mur multi-millénaire, mais parce qu’en grand méchant focalisant l’attention générale il a permis de dissimuler que la targaryenne pouvait désormais éradiquer une ville entière sans que rien ne puisse l’en empêcher. Nous avons tous été comme Barristan Selmy qui observe Daenerys avant de conclure qu’elle n’est pas folle comme son père, que la pièce lancée par les dieux à sa naissance est tombée du bon côté, parce qu’elle a l’air sympa à Astapor dont elle veut libérer les esclaves alors que ses dragons sont encore petits et qu’elle-même n’est qu’une proclamation.
Dans une scène formidable de la deuxième saison, Cersei fait face à Littlefinger qui, après lui avoir fait comprendre qu’il sait qui est le père de ses enfants, lui a déclaré : knowledge is power. Elle le fait saisir par ses gardes puis quasi-exécuter avant de se raviser, après quoi elle lui répond : power is power.
Game of Thrones est l’histoire de jeux de pouvoir, non de la lutte du bien contre le mal, de l’ordre contre le chaos, des gentils héros contre les méchants monstres. Il n’y a pas ici de Sauron ni de Galadriel, d’Albus Dumbledore ni de Voldemort. Il y a des êtres humains dans un monde médiéval-fantastique avec leurs pire et meilleur, engendrant les mêmes mécanismes qu’employèrent Alexandre de Macédoine, Genghis Khan ou Shaka Zoulou pour conserver leurs conquêtes. L’auteur de la saga sait qu’il écrit dans un pays où un bon indien fut un indien mort, un bon noir un bon esclave, un bon syndicaliste en prison. Il a vu le colonel Kilmore aimer l’odeur du napalm au matin. « If you think you’ll get a happy ending, you haven’t been paying attention » annonçait Ramsay Bolton, un an après que son auteur ait twitté la même phrase. Si avez cru à la bienfaisante Daenerys, vous n’avez pas compris qui est George RR Martin. Qu’il achève ou non son oeuvre littéraire est désormais sans importance car l’essentiel est dit et il l’est fabuleusement. Merci et chapeau bas au créateur de Westeros.