Vers 1980, TSR cherchait le prochain module d’introduction au D&D qui devrait succéder au B1 « In Search of the Unknown » de Mike Carr, lequel servait davantage à l’arbitre qu’aux joueurs, et surtout au célèbre B2 « Keep of the Borderlands » de Gary Gygax, paru en décembre 1979. La rédaction du futur B3 fut alors confiée à Jean Wells, une des rares femmes de l’équipe de création, par ailleurs membre de la Society for Creative Anachronism, bande de sympathiques doux-dingues qui s’amusent à (res)susciter un Moyen-Âge hollywoodien de leur invention.
Madame Wells, dont ce devait être la première aventure publiée, avait été recrutée en 1978 en tant que rédactrice dans le Dragon Magazine et était aussi l’éditrice du très remarquable module B2. Elle entretenait depuis d’excellentes relations avec Gygax, patron d’une TSR alors en pleine ascension ; par conséquent, personne n’eut droit de regard sur le matériau qu’elle allait apporter.
Lorsque celui-ci, dénommé « Palace of the Silver Princess », fut en quelques mois prêt et livré, le département de la production manifesta quelques réserves, vite écartées par une direction encline à tenir de tels avis pour négligeables dès lors qu’ils pourraient empêcher de profiter au plus vite et au mieux d’une demande alors fortement croissante en aventures de jeu de rôle.
Palace of the Silver Princess fut donc imprimé à au moins 5.000 exemplaires sous une couverture orange. Une fois la chose en vente, quelqu’un du management prit finalement le temps de la lire. Et la direction paniqua. En un week-end, tous les exemplaires encore en stock furent enlevés pendant que TSR tentait de rapatrier tous ceux déjà commercialisés et exigeait de ses employés qu’ils lui restituent leurs exemplaires personnels. Le tout fut aussitôt mis au pilon. Pourquoi ?
Dès 1980, succès de D&D/AD&D1 dans les campus et les écoles l’avait attiré dans la visée des groupes religieux et autres censeurs imbéciles qui, alliés à des journalistes de bas étage, finiraient par avoir sa peau des deux côtés de l’Atlantique. La terreur de passer pour d’immoraux adorateurs de Satan avait ainsi commencé de gagner les dirigeants de TSR pour qui la respectabilité devenait une denrée nécessaire à la réalisation de leurs objectifs commerciaux. Or B3 contenait une illustration — et quelle illustration !

Ca, ça n’est pas passé. De la vicieuseté sado-maso absolument inacceptable. Horreur, honte, scandale.
Il s’agissait d’illustrer une illusion produite par un monstre appelé le Decapus, qui est ainsi décrite dans la clef (traduction assistée par Google) : « Une belle jeune femme est suspendue au plafond. Neuf hommes laids poussent légèrement leurs épées dans sa chair, en la narguant dans une langue inconnue et en tirant ses vêtements. Une partie de ses cheveux jusqu’à la cheville est enroulée autour de ses jambes, le reste a été utilisé pour attacher ses mains à une poutre de plafond. » Autant dire une pornographie à ne surtout pas mettre dans les juvéniles mains auxquelles est destiné le produit.
Cette dramatique mise en image des fantasmes de Jean Wells par Erol Otus n’était pas la seule atrocité de ce terrible ouvrage. Gagy Gygax aurait personnellement décelé dans l’illustration suivante une insoutenable invitation à la fellation, qu’il fallait caviarder au plus vite.

Enfin, que dire de celle-ci ?

Sans doute cette réunion de géants tricéphales n’a-t-elle, à part la lascive langue en bas à gauche, rien de bien scandaleux, à première vue. Mais l’oeil de TSR est bien différent de celui du jeune éventuel acquéreur du B3. Selon Lawrence Schick, alors directeur du département de production de TSR pour encore quelques mois, ces visages n’étaient que d’innocentes caricatures des membres de son département, non de la direction : « si vous ne saviez pas de qui il s’agissait, vous ne pouviez pas deviner, ou plutôt vous pouviez mal deviner » expliqua-t-il plus tard. Ce qui laisse entendre que la direction a mal deviné.
Moi je veux bien. Toutefois, le barbu d’en haut à gauche ressemble quand même un peu plus qu’un peu au Gary Gygax de cette époque ; quant à la tête demi-chauve au milieu du géant de droite, elle a quand même bien l’air du Robert Kuntz de la même époque.
D’ailleurs, selon Franck Mentzer, Gygax n’apprécia guère de se voir mis ainsi en peinture ; mais c’est surtout le directeur général Kevin Blume qui fut scandalisé par le caractère hermaphrodite des géants, provocation radicalement inacceptable pour un module destiné à un public de jeunes néophytes.
Bref, il fallait agir et sévir et vite. Le B3 originel, dit orange, fut retiré et devint un collector qu’on s’arrache depuis lors. Tom Moldvay fut chargé de réécrire le module qui devint une aventure à peu près correcte, sortie quelque mois plus tard et nantie d’illustrations appropriées, le tout sous couverture verte.

Après un changement de siècle, le ridicule de toute cette affaire finit enfin par apparaître à tout le monde ; chacun essaya alors de refiler à autrui la patate chaude du rôle du grotesque censeur. Les frères Blume furent évidemment accusés d’avoir joué les Torquemada de service mais le fait est que Gygax lui-même n’a pas soutenu cette parution, même s’il nie s’en être offusqué. Quelques critiques ciblèrent le fond de l’aventure, d’autres les fantasmes de Jean Wells qui auraient pris le pas sur l’objectif de la commande qui lui avait été faite…
Soyons sérieux.

L’illustration en page de garde intérieure du B3, juste après le titre, nous montre les aventuriers arrivant, après leur long chemin depuis les bourgs de Gulluvia ou Dead Mule, en vue du fameux Palais de la Princesse Argentée, objet des maintes rumeurs qui les ont attirés jusque là. On aperçoit le chemin conduisant vers le bâtiment ainsi que les crêtes des Moorfowls Mountains environnantes au sein desquelles la vallée de la Princesse est nichée conformément à la description qui en est faite page 2.
Voici le plan du niveau 0 (entry level) du module : le rez de chaussée. On y arrive par le nord, éclairé par la lumière du jour, en droite ligne depuis l’illustration de la page de garde. Tel est donc le Palais de la Princesse Argentée trônant au centre d’une vallée qui fut fertile. Question bête : il est où, le bâtiment ?

Questions subsidiaires : elles sont où les fenêtres ? Les autres entrées que celle au nord ? Et, à ce propos, comment peut-on faire le tour de ce palais ?
Car ça donne bien sur l’extérieur : il y a un premier étage (upper level, accessible par l’escalier « UL ») dont la salle n°1 précise qu’elle comporte des fenêtres d’où on peut contempler la vallée environnante. Superposer les plans des deux niveaux permet toutefois de constater que de nombreuses surfaces du premier étage de l’édifice surplombent d’une façon pour le moins périlleuse un rez de chaussée qui, quant à lui, divague étrangement vers l’est.

Les choses deviennent encore plus fantastiques lorsqu’on superpose aussi le plan du « Tower Level », représentant la tour qu’on aperçoit dans l’illustration initiale, qui s’élance depuis le niveau 0 par l’escalier « TL », comme le premier étage, occupant donc le même espace que lui…

On remarque également que près de la moitié de l’imposant donjon (octogone d’une largeur de 400 pieds, soit une « tour » d’un diamètre d’environ 121 mètres) repose sur strictement rien, selon le plan du rez de chaussée.
Et ce n’est que le début. Le module comporte 73 entrées : 24 d’entre elles, soit plus du quart, ne sont pas décrites ou incomplètement. Parmi celles non décrites la salle 1F, protégée par deux passages secrets. Les salles 37 et 38 qui figurent sur le plan ne figurent pas dans le texte.
Mais c’est, selon l’introduction de l’ouvrage, pour que le DM puisse donner libre cours à sa créativité. Il n’est en revanche pas prévu de reverser 25% des droits d’auteur à l’acquéreur en rémunération de sa créativité. D’ailleurs, la créativité d’un acheteur supposé découvrir le jeu avec cette aventure n’était peut-être pas si utile que ça puisque la version de Moldvay, sortie elle aussi en 1981, comporte 75 entrées qui sont toutes entièrement décrites.

En haut de la carte, l’entrée n°1 manque sur le plan alors qu’elle figure dans le texte. Ce dernier indique que les entrées n°1 et 1A/B sont des herses que les personnages doivent soulever en appliquant une force d’au moins 30 pour pouvoir avancer dans le palais. Aucun dispositif de levage n’est mentionné : ni levier, treuil, manivelle ou autre, nulle part. Toute personne qui entre ou sort du bâtiment a intérêt à avoir 30 de force au moins (un dieu a un score de 25). Or le groupe d’aventuriers va découvrir salle n°7 deux voleurs qui sont arrivés là par eux-mêmes et dont la force combinée ne dépasse pas 23.
La salle n°13 décrit un jardin luxuriant, avec une statue recouverte de lianes et une plante-monstre ainsi qu’une fontaine où de l’eau ruisselle. Or cette salle n°13 se situe au premier étage. Quant au toit… quel toit ?
On va s’en tenir là tellement ce module n’est ni fait ni à faire, même en tenant compte des standards relâchés de l’époque. Franck Mentzer le qualifie de médiocre au mieux. Il a tort. Ce n’est pas une mauvaise aventure de D&D : ce n’est en pas une. C’est une bouse injouable, aberrante, honteuse, à la limite de l’escroquerie. Car des gens ont été payés pour fabriquer ça et le laisser publier en 1981.
Alors il devient intéressant de constater que ni Gygax ni les autres, même passé l’an 2000, ne s’enorgueillirent d’avoir retiré de la publication cette farce. Ils auraient pourtant dû en être plutôt fiers, un peu comme un fabricant d’un produit avarié qui aurait réussi à le rappeller de chez le distributeur avant commercialisation. Mais non. Tout se passe comme si les divagations imagières du seul Erol Otus étaient encore aujourd’hui l’unique cause du retrait du B3 originel. Et ainsi, hors Mentzer qui reconnaît un design raté, tous les autres : Gygax, Shick et consorts semblent préférer convenir qu’ils ont bêtement cédé à une auto-censure déjà ridicule à l’époque plutôt que d’admettre qu’ils auraient sinon laissé publier une sombre merde.

Palace of the Silver Princess demeure le seul opus de Jean Wells. Après l’échec de sa version du B3, elle affirme avoir voulu écrire un autre module mais que plus personne ne voulait entendre parler d’elle chez TSR, où elle redevint simple secrétaire. Elle démissionna l’année suivante et cessa de travailler pour consacrer le restant de ses jours à élever ses enfants et à lutter contre la maladie. Elle est morte en 2012.
Je ne crois pas qu’il faille le moins du monde accabler Jean Wells, broyée par une mécanique à laquelle elle ne comprenait sinon rien, du moins pas grand-chose. Le talent ne s’improvise pas plus que deux ou trois idées et autant de mois de boulot ne font un bon scénario. A l’évidence, Madame Wells n’était pas capable de réussir l’écriture d’une aventure de D&D satisfaisante, surtout avec la prétention et les délais ayant gouverné l’élaboration du B3 originel. Elle n’était ni Dave Cook ni Margaret Weis et il aurait été sage de s’en apercevoir à temps.
Mais personne ne le lui a dit. Car personne n’a semblé s’aviser que quelqu’un qui n’avait jamais publié ni apparemment créé la moindre aventure de D&D n’était pas en mesure de produire en quelques mois un module digne de succéder à une oeuvre de Gary Gygax. Il semble bien plutôt que le seul intérêt de la pauvre Jean Wells ait été d’être une femme avec l’argument marketing qu’on pourrait en tirer.
Moyennant quoi, elle et Otus furent chargés de tout le poids d’un consternant ratage dont l’essentiel provient pourtant de mauvais choix opérés en amont et d’exigences commerciales incompatibles avec une qualité minimale. Mais il n’est sans doute pas moins consternant de constater que même vingt ans après, les premiers responsables de ce ratage continuaient de répandre les mêmes sornettes.
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Principales sources :
https://www.acaeum.com/ddindexes/modpages/b3.html
https://www.wired.com/story/racy-dandd-module-oral-history/
https://en.wikipedia.org/wiki/Jean_Wells
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Le coup de la pièce à 30 de force est à pisser de rire :,) !