Il était inévitable que l’emploi de comédiens « atypiques » dans les adaptations audiovisuelles dérivées des œuvres de Tolkien et G. Martin qui se font en ce moment concurrence à la télévision entraîne des réactions et contre-réactions dans la presse et sur internet. Toutefois, il s’avère que l’excès de vient pas seulement de là où on pouvait l’attendre mais aussi d’une presse empressée de généraliser la stigmatisation de quelques idiots à l’ensemble des amateurs de fantastique. Alors depuis à peu près quarante ans que je constate cela j’ai pensé, ici et pour une fois, opportun de réagir. Je précise n’avoir pas vu, au moment où ceci est rédigé, Rings of Power ou House of the Dragon : ce ne sont pas ces séries qui me dérangent mais l’utilisation qu’on en fait.
Pourquoi tant de fans d’heroïc-fantasy sont-ils racistes ? se demande donc le journal Libération sous la plume de son chef de rubrique culturelle dans son édition (papier) du 5 septembre 2022. Ce titre implique que le racisme de ce public est une donnée acquise, ce qui évite d’avoir à le démontrer. On peut alors n’explorer que l’ampleur préoccupante du phénomène ainsi dénoncé.
Il ne s’agit pas d’alerter au sujet de comportements susceptibles de caractériser des pensées répréhensibles chez certains. Et à supposer que ce soit le cas, il ne s’agit pas non plus de relier ce comportement au contexte particulier qui l’aurait suscité et l’expliquerait. Non : des fans d’heroïc-fantasy sont racistes. Beaucoup. En tout et partout. Etre fan d’heroïc-fantasy expose donc à la fréquentation de ces racistes et à la suspicion d’en être soi-même un.
L’heroic-fantasy, le jeu de rôle ou le fantastique sont régulièrement l’objet de ce type d’attaques. Dès qu’une œuvre de ce genre connaît un succès d’importance apparaissent de petits maîtres censeurs qui cherchent à détourner ce succès à leur profit. Hier la « moral majority » américaine comme française arguait du satanisme véhiculé par le D&D qu’elle reliait à de la pornographie accompagnant le rock ou la débilité inhérente à la bande dessinée. Aujourd’hui donc, le fan d’heroïc fantasy est raciste et J.K. Rowling transphobe.
Il faut se souvenir que dans les années 70 en France, il ressortait de l’évidence que s’intéresser à Tolkien et ses grossièrement manichéennes histoires de hobbits relevait au mieux de l’infantilisme. Lorsqu’il apparut vingt ans plus tard que même des gens qu’on pouvait légitimement supposer intelligents et cultivés appréciaient le Seigneur des Anneaux, les maîtres censeurs trouvèrent alors que l’oeuvre de cet auteur sud-africain transposait le racisme de son pays d’origine à coups de gentils blancs et de vilains foncés. Enfin, après qu’assez d’études aient affirmé et démontré que l’auteur ayant vécu toute sa vie en Angleterre avait en horreur toute forme de racisme, ce n’est plus lui mais son public qui devient composé de sales racistes.
Ce sont toujours les mêmes types d’arguments d’où qu’ils viennent et quelle qu’en soit la teneur : ils consistent à affirmer que le fantastique ou le jeu de rôle ne sont pas conformes à un impératif moral afin d’en tirer un profit d’audience personnel. Hier sataniste, aujourd’hui raciste : au fond la même chose et assurément la même démarche attaquant indifféremment l’auteur, l’oeuvre ou l’audience, selon qu’on peut en tirer avantage.
Voici donc les adorateurs démoniaques d’hier désormais adeptes du Klu-Klux-Klan. L’écrasante proportion de lecteurs de Tolkien, Martin, Moorcock, Howard et autres Leiber chez les suprémacistes blancs est bien connue : ils ont tous voté Zemmour et peignent des croix gammées dans les cimetières. En 1990 l’Express, cherchant à attribuer l’horrible profanation de Carpentras aux rôlistes, écrivait: « Ils s’inspirent de satanisme, de légendes médiévales, mais aussi d’un fatras idéologique ou s’entremêlent croix celtiques et délires nazillons. Bref, un culte de l’horreur susceptible de déraper à tout moment… ». Apprendre que les rôlistes nazillons d’hier sont devenus aujourd’hui des fan(atiques)s racistes n’est donc pas vraiment une surprise.
Pourtant il s’agit de fiction et non d’essais, et pas n’importe laquelle : celle qui est par nature décorrélée d’une représentation de la réalité. Celle qui a pour finalité la distraction, le rêve, l’imagination d’un lectorat ou d’une audience en faisant abstraction de la réalité du monde. Et peut-être est-ce bien cela au fond qui dérange le plus les récurrents ennemis du fantastique : qu’un public puisse imaginer et rêver à un contexte trop différent pour que leurs schémas, doxas et diktats puissent y trouver place. Ainsi le supposé sulfureux amateur de fantastique est-il bien plus fréquemment accusé de toutes tares dont on voudra l’affubler que l’amateur de poker, de tennis ou de cuisine maison.
Car cette fois-ci, c’est bien le public qui a le rôle du méchant selon le procureur Libé. En l’occurrence, le support de l’accusation consiste en la présence d’acteurs noirs dans des séries adaptées d’oeuvres de fiction qui n’en comportent pas explicitement : de vilains lecteurs de Tolkien s’en offusquent, ils sont donc taxés de racismes. Chaque tolkienien serait-il un Sauron qui s’ignore ?
Rien ne s’oppose intrinsèquement à l’emploi d’un physique différent de celui prévu par l’auteur pour interpréter un rôle. Dans l’une des plus belles représentations de la pièce Richard II que j’aie jamais vu, le rôle-titre était tenu par Fiona Shaw, une comédienne ; j’en garde un souvenir inoubliable. J’ai aussi vu la même pièce mise en scène par Mnouchkine à la façon du Nô avec costumes et maquillage japonais : un chef d’oeuvre. Si un comédien à la peau foncée ou aux yeux bridés propose un merveilleux Bourgeois Gentilhomme ou un magnifique Oncle Vania, alors tant mieux, hourra, bravo ! Vive l’immense Jessye Norman dans des opéras de Wagner, de Mozart ou de Rossini ! Je n’attends pas d’un comédien ou interprète qu’il soit noir ou blanc ou jaune ou vert ou bleu : j’attends qu’il soit bon, qu’il m’apporte quelque chose, qu’il me fasse vivre la représentation à travers et avec son rôle.
Mais si l’emploi d’un comédien dont le physique ne correspond pas au rôle est un pari qui peut bien sûr être tenté, on sait par avance que ce pari effarouchera un peu plus de monde que la fraction réactionnaire qui a dû trouver scandaleux que Léonard ose affubler la Joconde d’un sourire. Le lecteur de G. Martin peut avoir un sérieux problème à regarder le personnage d’Arya Stark interprété par Maisie Williams dans la série Game of Thrones car le physique de l’actrice ne correspond en rien à ce qu’en décrit le livre. On peut ne pas partager cet effarouchement mais s’en offusquer revient à faire preuve de mauvaise foi. Toujours dans la série Game of Thrones, le physique du comédien danois Pilou Asbaek (que j’apprécie beaucoup dans d’autres rôles) ne correspond lui aussi en rien à celui d’Euron Greyjoy décrit par Martin et son jeu accroît cette discordance au lieu de la compenser, ce qui rend le résultat encore pire. Ai-je tort de croire que personne ne me taxera pour autant de danophobie ou de blondinophobie ?
Il est en réalité parfaitement naturel qu’une partie du public ayant été préalablement lectrice d’une oeuvre rejette la présence de comédiens dans des rôles qu’à tort ou à raison elle n’imagine pas tenus par eux. Cette partie du public a peut-être tort objectivement, mais elle ne peut pas avoir tort subjectivement car elle s’est librement représenté un personnage en fonction de ce qu’elle a lu avant de découvrir un choix qui n’est pas conforme à cette représentation. C’est là le sort encouru par toute transposition à l’écran d’une œuvre littéraire. Ainsi, si une partie du public regimbe à l’idée de voir un hobbit incarné par un noir, c’est son problème, qui devient celui du réalisateur si cette partie du public s’avère majoritaire et que cette interprétation abîme effectivement l’oeuvre qu’on propose.
Mais ce qui caractérise le maître censeur vient de ce qu’il ne s’en tient pas là car il n’a pas encore de quoi alimenter sa boutique. Il va lui falloir exagérer, généraliser, pousser la mauvaise foi jusqu’au point où elle rapportera le dividende qu’il recherche. Ce que révèle exactement l’article de Libé.
Selon lui, parce qu’une partie du public s’oppose, peut-être stupidement, peut-être même pour certains par un réflexe négrophobe, à ce qu’un noir tienne tel rôle dans une série ou un film d’heroïc-fantasy, ce public est non pas idiot ou rétrograde ou borné, mais raciste. Complètement, sans nuance, sans limite ni explication. Sinon tout ce public, du moins une très grande partie, voire sa majorité, ainsi que le laisse entendre le titre comme le reste de l’article.
Je crois réentendre les bigots américains des eighties : bien sûr vous les joueurs de jeu de rôle n’êtes pas tous des satanistes mais vous ne pouvez pas ne pas être tentés, ne pas apprécier le mal et l’impiété car le thème et la mécanique du jeu vous y conduisent et alors vous devenez une secte même si vous ne vous en rendez pas compte.
Le même procédé est sous-jacent dans l’article de Libé : lire Tolkien et Martin vous fera ressembler à un de ces salauds qui détestent les noirs. Or qui se ressemble s’assemble, n’est-ce pas ? Voilà comment un amateur d’heroïc-fantasy devient raciste, même s’il ne s’en rend pas compte et même si ce n’est pas encore avéré, car la large fraction de ceux qui le sont ouvertement en apporte la preuve. Preuve constituée par le fait de réagir négativement à l’incarnation d’un hobbit par un comédien de couleur, ce qui désigne irréfutablement un raciste.
Ce sophisme de stigmatisation absolue coupe court à toute discussion. Il est obtenu en extrapolant quelques réactions glanées sur cet amplificateur d’imbécillité que sont les réseaux sociaux couplées à une plaintive déclaration d’un comédien de troisième ordre (à en juger par la lecture de sa page wikipédia) qui cherche la polémique et la notoriété qu’elle apporte : sa présence dans la série « House of the Dragon » choque non pas parce qu’il représenterait un « noir riche » ainsi qu’il l’affirme mais parce qu’il incarne un Valyrien, c’est-à-dire des gens qui, d’après G. Martin, sont obsédés par la pureté du sang et dont les archi-blancs Targaryens sont les représentants archétypaux dans les livres.
Qu’importe ! La véritable motivation d’une large fraction des fans d’heroic-fantasy ne peut être que la détestation d’une race et non la défense de l’idée qu’on se fait d’une œuvre car cette idée est forcément elle-même détestable puisque ce public est raciste. Ainsi transforme-t-on une opinion qu’on pourrait critiquer ou approuver en un comportement absolument répréhensible qui appelle une sanction.
Sanction qui pourrait utilement s’étendre à ce douteux ensemble d’une heroïc-fantasy où abonde donc le racisme sauf, bien sûr, celle écrite par des auteurs de couleur que l’article de Libé exonère par avance. Peu importe que Proust ait en long et en large expliqué dans Contre Sainte-Beuve tout ce que l’assimilation de l’auteur à une œuvre a de stupide et de néfaste ou que Norman Spinrad ait démontré et démonté avec Rêve de Fer en 1972 les relations entre héros et super-héros du fantastique et l’idéologie du surhomme nazi : ce XXIe siècle n’est pas celui de Spinrad ni de Proust. Dans ce siècle-ci, ceux qui voudraient voir l’excellent Idriss Elba incarner le futur James Bond ne l’imaginent probablement pas dans le rôle du prochain « grand méchant » où seul le Dr Kananga fait figure d’exception parmi les 24 vilains de la série de films.
C’est pourtant faire injure à des comédiens que de réduire leur emploi à leur couleur de peau. On en vient à rappeler cette évidence : non seulement il existe foultitude de comédiens noirs de très grande qualité mais nombre d’entre eux ont du génie : Forest Whitaker en samourai urbain dans Ghost Dog, en Charlie Parker dans Bird, ou dans le Dernier roi d’Ecosse sont autant de merveilles de l’histoire du cinéma. Jeffrey Wright, Morgan Freeman, Michael K. Williams ou Denzel Washington, pour ne citer qu’eux parmi bien d’autres, sont des prodiges, au rang des plus grands acteurs qui soient.
Sérieusement : à qui fera-t-on croire que « tant de » lecteurs de Tolkien ou Martin sont de parfaits racistes qui détestent alors forcément Will Smith dans Men in Black ? Un tel sophisme apparaît grotesque au point d’inviter à s’interroger sur la proposition inverse : et si c’était précisément cette accusation de racisme qu’on cherchait à susciter ?
Car la polémique change de source dès lors que le choix d’un comédien de couleur pour incarner un personnage ne procède pas de la volonté d’apporter à l’oeuvre et d’enrichir le spectateur par ce choix mais d’une contrainte étrangère aux nécessités de la création. Opter pour un comédien par l’effet d’exigences qui n’ont rien à voir avec la nécessité artistique est une faute bien plus grave et antérieure à la réaction du public qui en découle. Si un comédien de couleur n’est employé qu’afin de satisfaire quelque fraction de l’opinion qui estime nécessaire sa présence à la seule raison de sa couleur de peau dans toute œuvre quelle qu’elle soit, on rend alors inévitables des réactions négatives à cet emploi, ne serait-ce que de la part de cette majorité du public qui attend des auteurs d’oeuvres de fiction qu’ils se préoccupent d’art plutôt que de sociologie.
Feindre ensuite de s’en étonner n’est qu’une hypocrisie qui couvre à peine le procédé aboutissant à la jubilation du maître censeur en plein exercice favori : tu aimes l’heroic fantasy / pratiques le jeu de rôle / va à des concerts de rap ou de hard rock / lis Lewis Throndheim et moi pas : donc tu es suspect de racisme / satanisme / virilité / pornophilie ou toute autre accusation infamante à la mode et moi je ne le suis pas. Le jeu de rôle, activité dangereuse conduisant à profaner des cimetières selon Paris-Match en 1990 ; l’heroïc-fantasy, lecture dangereuse conduisant au racisme négrophobe selon Libé en 2022. Remarquable constance éditoriale.
Quant aux producteurs, la société Amazon, afin d’éviter d’être confrontée aux conséquences de ses choix, a suspendu la possibilité pour ses abonnés de donner leur opinion sur la série Rings of Power. Selon Rotten Tomatoes, actuellement 83 % des critiques l’apprécient contre seulement 37 % de l’audience. Ce que révèle une première lecture des opinions défavorables ne traduit à l’évidence nul racisme, comme on pouvait s’y attendre. Mais je lis Libé et en déduis que 63 % de l’audience d’Amazon Prime est composée de racistes.
Toute œuvre de fiction, qu’il s’agisse d’une série d’heroïc-fantasy, de théâtre classique ou d’opéra, doit obéir d’abord et seulement aux nécessités de son art et c’est ainsi et c’est heureux ; sinon, on fait un produit, pas une oeuvre. On se plie aux modes, goûts, codes et préjugés au lieu de rechercher la rigueur, la sincérité, la vérité, l’art. Qu’une grande cantatrice noire interprète merveilleusement une Valkyrie de Wagner est formidable parce que c’est une grande cantatrice et non par sa couleur de peau. Considérer que le second aspect serait plus important que le premier, quelque soit la conclusion qu’on en tire, n’est jamais qu’une insulte à l’art et à tous ceux qui le servent véritablement.